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Biotechnologie, Agronomie, Société et Environnement

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Doudou Diop, Mame Samba Mbaye, Aboubacary Kane, Bienvenu Sambou & Kandioura Noba

Chorologie, écologie et ethnobotanique de certains Ficus sp. L. (Moraceae) au Sénégal

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Notes de la rédaction

Reçu le 29 juillet 2010, accepté le 23 juin 2011

Résumé

Le genre Ficus (Moraceae) est l'un des plus importants de la flore tropicale par le nombre d'espèces. Au Sénégal, il constitue, chez les ligneux, le genre le plus diversifié de la flore avec plus de 30 espèces. Si les espèces les plus connues font déjà l'objet de protections sous diverses formes, les taxons les moins connus sont fréquemment abattus pour faire place aux cultures. Cette étude se focalise sur les aires de répartition, l'écologie et les usages afin de disposer de données pour mieux valoriser Ficus au Sénégal. Pour ce faire, des enquêtes ont été menées auprès des populations et les résultats obtenus ont été complétés par la recherche bibliographique et les informations mentionnées sur les parts d'herbier. L'étude chorologique et écologique a montré que ces espèces sont d'origine africaine et occupent des milieux divers. Au Sénégal, elles sont essentiellement localisées au Sud du pays où règne un climat guinéen ou soudano-guinéen. Elles affectionnent les forêts humides de la Casamance, les galeries forestières et les vallées humides de la région orientale du Sénégal. Toutefois, F. abutilifolia, F. cordata, F. dicranostyla, F. glumosa, F. platyphylla et F. sycomorus sont rencontrées dans les savanes chaudes et sèches de la zone soudanienne, sur des sols sablo-argileux, latéritiques et rocheux. L'étude ethnobotanique a montré un large éventail d'usages des espèces du genre Ficus. Des 19 espèces autochtones utilisées par les populations, 7 types d'usage ont été mis en évidence.

Mots-clés : chorologie, écologie, ethnobotanique

Abstract

Chorology, ecology and ethnobotanical fig trees in Senegal. Ficus (Moraceae) is one of the most important genera of the tropical flora because of its high number of species. Among the ligneous plants, this genus is the most diversified within the Senegalese flora and accounts for more than 30 species. If the most known species are protected in various forms, the least known ones are frequently slashed to make place for cash crops. This study focused on distribution areas, ecology and uses of Ficus species in order to better valorise them. Interviews were carried out with local people and the results obtained were completed by literature research and information mentioned on herbarium sheets. The chorological and ecological study shows that all the species are African native plants and grow in various biotopes. In Senegal, they are mainly situated in the South with a Guinean and Soudano-Guinean climate. They are very frequent in the humid forests of the Casamance, the gallery forests and the humid valleys of Eastern Senegal. However, F. cordata, F. dicranostyla, F. glumosa, F. platyphylla and F. sycomorus are found in the hot and dry savanna of the Soudanean area, on rock, and lateritic sandy soils. This ethnobotanical study reports a wide range of uses for the Ficus species. Among the 19 native species used by the local populations, 7 type of use have been distinguished.

Keywords : Sénégal, Senegal, Ficus sp., Moraceae, Ficus sp., Moraceae, chorology, ecology, ethnobotanic

Texte intégral

1. Introduction

1En Afrique, les espèces du genre Ficus sp. L. occupent une place importante. En forêt comme en savane, on ne peut faire quelques pas sans en rencontrer, de même que dans nos villes et villages (Audru, 1982).

2Au Sénégal, 32 espèces ont été répertoriées faisant de Ficus le genre le plus diversifié chez les ligneux (Ba et al., 2001 ; Diop, 2006). Nombreuses de ces espèces sont cultivées et joueraient un rôle décoratif, améliorant le climat (fraîcheur, oxygénation, anti-érosion, brise-vent, etc.), un rôle socio-économique, alimentaire et parfois un rôle mystico-religieux. D'autres espèces du genre, non moins importantes, sont fréquemment abattues pour faire place aux cultures saisonnières de rente. Toutefois, une grande partie de ces espèces fournissent également aux populations rurales des produits intéressants, à savoir substances médicinales, bois d'œuvre, perches, bois de chauffage, résines, fibres, fourrage, légumes et, bien entendu, fruits.

3À part des études botaniques (Berhaut, 1967 ; Berhaut, 1979 ; Kerharo et al., 1974), les espèces du genre Ficus n'ont, à notre connaissance, pas été étudiées et n'ont pas donné lieu à d'importantes recherches scientifiques jusqu'ici. C'est dans un cadre de contribution à une valorisation de notre patrimoine naturel que s'inscrit cette étude. Elle se focalise sur la répartition géographique, l'écologie et les différents usages possibles des figuiers par les populations animales et humaines.

4Plus spécifiquement, cette étude qui a été entamée en 2001 et finalisée en 2006, a pour objectif :

5– d'établir la distribution de 24 espèces du genre Ficus au Sénégal,

6– de rechercher les corrélations possibles entre la distribution géographique et les facteurs écologiques,

7– de rechercher l'intérêt des espèces du genre Ficus pour les populations animales et humaines.

2. Méthodes d'études chorologiques, écologiques et ethnobotaniques

2.1. Matériel végétal

8Nous avons identifié d'abord les espèces à étudier grâce aux clés internationales de la systématique (Berhaut, 1967 ; Berhaut, 1979 ; Berg, 1985 ; Arbonnier, 2000). Pour chacune des espèces étudiées, des échantillons d'herbiers ont été récoltés et sèchés à l'ombre, à l'abri de l'humidité et de la chaleur, en prenant soin de trier chacun de ses organes (feuilles, fruits, écorce et racines) qui sont ensuite conservés soigneusement jusqu'à leur étude.

2.2. Chorologie et écologie du genre Ficus L.

9La répartition géographique et les conditions écologiques des espèces du genre Ficus L. ont été établies à partir des flores (Hutchinson et al., 1958 ; Berhaut, 1967 ; Berhaut, 1979 ; Schnell, 1976 ; Adam, 1981 ; Berg, 1985 ; Arbonnier, 2000), des monographies, des manuels de Botanique et d'Agronomie (Aubréville, 1950 ; Aubréville, 1959 ; Adam, 1961 ; Adam, 1962 ; Audru, 1982), de différents travaux (Aweke, 1979 ; Berg, 1990 ; Lebrun et al., 1992), de sites internet (Base de données des plantes d'Afrique : http://www.ville-ge.ch/musinfo/bd/cjb/africa/ ; http://www.aluka.org/ et http://www.xycol.net/) et de nos propres observations.

10Cette étude a été complétée par des indications sur les localités mentionnées sur 293 fiches descriptives d'échantillons botaniques dont 76 sont conservées dans les herbiers de l'Institut Fondamental d'Afrique Noire (IFAN) et du Département de Biologie végétale de l'Université Cheikh Anta Diop (UCAD) à Dakar et 217 fiches consultables dans la base de données de l'herbier du Museum National d'Histoire Naturelle (MNHN) à Paris.

11Ces différentes sources ont permis de préciser, pour chaque espèce de Ficus L., la distribution géographique et les conditions écologiques.

12Les aires de répartitions des espèces végétales en Afrique tropicale, représentées par les subdivisions phytogéographiques proposées par Lebrun (1947)1 cité par Schnell (1976) ont été utilisées pour caractériser la répartition des espèces de Ficus au niveau continental. La superposition de la carte de l'Afrique avec ces subdivisions phytogéographiques, sur celle contenant les limites des États d'Afrique, a permis d'apprécier l'aire de distribution géographique de chacune des espèces étudiées.

2.3. Ethnobotanique

13L'étude ethnobotanique des espèces du genre Ficus a été menée en collaboration avec les populations rurales des zones prospectées (régions de Dakar, Fatick, Kédougou, Thiès, Tambacounda et Ziguinchor au Sénégal) (Figure 1) et avec des tradipraticiens de ces régions. Les échantillons d'herbiers collectés ou de rameaux fertiles à feuilles ont été présentés au préalable aux personnes ressources pour leur identification. Au total, 103 personnes adultes dont 72 hommes et 31 femmes, et parmi lesquels 65 sont reconnues comme guérisseurs traditionnels, ont pu déterminer les espèces et répondre aux questions relatives à l'utilisation des Ficus dans les domaines artisanaux, alimentaires et médicinaux.

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14Les données ethnobotaniques obtenues par l'étude ont ensuite été complétées par des informations obtenues des flores (Aubréville, 1950 ; Aubréville, 1959 ; Berhaut, 1967 ; Berhaut, 1979 ; Berg, 1985), des manuels de botanique et d'agronomie (Audru, 1982 ; Dury, 1997 ; de Garine, 2002), de la pharmacopée traditionnelle africaine de Kerharo et al. (1974), des différents travaux cités dans les références bibliographiques et des informations obtenues via Internet.

3. Résultats et discussion

3.1. Répartition géographique

15Le tableau 1 synthétise l'ensemble des données tirées des échantillons d'herbiers du Laboratoire de Botanique de l'IFAN Cheikh Anta Diop de l'UCAD, du Département de Biologie végétale de la Faculté des Sciences et Techniques de l'UCAD. Il récapitule l'essentiel des caractéristiques de la distribution géographique à différentes échelles des espèces étudiées du genre Ficus, à partir des données bibliographiques et de nos observations personnelles.

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16Dans le monde. Le tableau 1 montre que parmi les 24 taxons étudiés, seulement 5 (Figure 2) sont signalés hors du continent africain. Il s'agit de :

17F. lutea et F. ingens rencontrés en Amérique centrale (Panama),

18F. exasperata, F. sur et F. sycomorus rencontrés au Moyen-Orient.

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19Plusieurs références confirment l'origine africaine des espèces étudiées (Hutchinson et al., 1958 ; Berhaut, 1979 ; Berg, 1992). La présence de certaines d'entre elles (F. lutea, F. sycomorus, F. ingens, F. sur, F. exasperata) en dehors du continent africain serait probablement due aux activités de l'homme (horticulture, reboisement, etc.) et aux oiseaux migrateurs (Bellakhdar, 2004).

20En Afrique. En ce qui concerne le continent africain, les espèces étudiées sont toutes présentes en Afrique tropicale.

21Cette présence est plus marquée dans la région guinéenne de Lebrun, 19472 cité par Schnell (1976) où 96 % des espèces étudiées ont été signalées (Figure 3). Dans cette région, la diversité des espèces du genre Ficus est plus élevée dans les pays équatoriaux où la pluviométrie est largement supérieure à 1 500 mm : 60 taxons au Cameroun (Berg, 1985), 40 au Gabon (Berg, 1984), 35 en Côte d'Ivoire (Aubréville, 1959) et 32 au Sénégal (Berhaut, 1967 ; Berhaut, 1979).

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22La présence des Ficus est moindre dans la région soudano-zambézienne avec 79 % (Figure 3) où 5 des espèces étudiées n'ont pas été signalées. Il s'agit de F. conraui, F. elasticoides, F. ottoniifolia, F. scott-elliotii, F. sp. Cette région correspond au domaine des savanes sèches et des steppes (Schnell, 1976).

23Au Sénégal. Au Sénégal, nous pouvons distinguer 3 groupes selon l'importance de leur aire géographique : les espèces très répandues, les espèces moyennement répandues et les espèces confinées au sud du pays.

24– les espèces très répandues sont : F. lutea, F. platyphylla, F. sycomorus et F. thonningii ; elles sont rencontrées dans les régions de Saint-Louis, Thiès, Dakar, Kaolack, Fatick, Tambacounda, Kolda et Ziguinchor ; dans les régions côtières et centrales, elles sont plantées dans les villes comme espèces ornementales et en milieu rural, comme arbres à palabre ou conservées et protégées dans les champs ; elles sont retrouvées également dans les savanes arborées et les galeries forestières de la région de Tambacounda ou dans les forêts claires de la Basse Casamance.

25– les espèces moyennement répandues sont : F. dicanostyla, F. glumosa, F. iteophylla, F. ovata, F. polita, F. scott-ellioti, F. sur, F. trichopoda et F. umbellata ; ces espèces couvrent les régions de Dakar, Thiès, Fatick, Tambacounda, Kolda et Ziguinchor.

26– neuf autres espèces ne sont rencontrées que dans les régions sud du Sénégal. Il s'agit des espèces suivantes :

27– d'une part, de F. ingens, F. abutilifolia, F. cordata, F. vallis-choudae, F. conraui, F. sp., soit 6 espèces récoltées dans la régions de Tambacounda ;

28– d'autre part, de F. elasticoides, F. natalensis, F. ottoniifolia, F. conraui, récoltées dans la région de Ziguinchor.

29Ces observations ne doivent pas être considérées comme définitives ; il est certain que des récoltes nouvelles dans la région de Casamance, en proie à une rébellion armée qui nous a empêchés de retrouver toutes les espèces signalées par Berhaut (1979), viendront modifier sensiblement cette répartition.

30En outre, les Ficus sont mieux représentés dans les forêts soudano-guinéennes du Sud avec 67 % des espèces étudiées (Figure 4), que dans les savanes soudaniennes du centre-est du Sénégal avec 33 %. Dans cette partie sud du Sénégal, l'abondance des pluies, la durée de la saison pluvieuse (4 à 5 mois) et le climat humide, joueraient un rôle très important dans la répartition géographique des espèces du genre.

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31En plus de ces facteurs climatiques, la répartition géographique des espèces du genre Ficus serait aussi tributaire de deux autres facteurs : le mode de dissémination des graines et l'action anthropique. En effet, les Ficus, par leur faculté de fructification multiple dans une même année, constituent une réserve de nourriture abondante et de qualité pour les animaux et parfois pour l'homme. Ceci favoriserait la dissémination de leurs fruits par les animaux nomades, en particulier les oiseaux (Perrier de la Bathie, 1928). L'utilisation par l'homme de certaines espèces de Ficus (F. ovata, F. lutea, F. thonningii, F. sycomorus, F. polita et F. umbellata) a permis d'étendre leurs aires de répartition hors de leurs milieux naturels.

3.2. L'écologie des espèces

32Le tableau 2 récapitule les caractéristiques écologiques des espèces étudiées du genre Ficus L., à savoir :

33– le groupement végétatif,

34– le type de climat,

35– les conditions pédologiques.

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36Au plan écologique, les résultats montrent une variabilité au niveau de la végétation, du climat et de la pédologie.

37En ce qui concerne l'habitat, on distingue deux groupes d'espèces :

38– les espèces de savanes : F. abutilifolia, F. cordata, F. dicranostyla, F. glumosa, F. ingens, F. iteophylla et F. platyphylla,

39– les espèces de forêts et de galeries forestières, des zones des dépressions humides comme les Niayes, des abords des cours d'eau ou des vallées humides : F. conraui, F. elasticoides, F. exasperata, F. lutea, F. natalensis, F. ottoniifolia, F. ovata, F. polita, F. scott-elliotii, F. sp., F. sur, F. trichopoda, F. umbellata et F. vallis-choudae.

40Au niveau des zones climatiques (Figure 5), la plupart des espèces sont inféodées aux climats soudano-guinéen (52 %) et guinéen (30 %) (Figure 6). Quant au domaine soudanien, on y retrouve 18 % des espèces étudiées (Figure 6).

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41Du point de vue pédologique, la plupart des espèces sont rencontrées dans des milieux sablo-argileux : F. conraui, F. cordata, F. dicranostyla, F. glumosa, F. ingens, F. iteophylla, F. platyphylla, F. elasticoides, F. exasperata, F. lutea, F. natalensis, F. ottoniifolia, F. ovata, F. polita, F. scott-elliotii, F. sp., F. sur, F. trichopoda, F. umbellata et F. vallis-choudae. Toutefois, on peut noter la présence d'espèces rupicoles telles que F. abutilifolia qui affectionne les roches de grès quartzitiques de la galerie forestière de Fongolèmbi et les blocs granitiques du village d'Ethiwar à Bandafassi.

42D'autres espèces comme F. ingens préfèrent les sols sableux à sables gravillonnaires ou hydromorphes.

43Comme à l'échelle du continent africain, au Sénégal, la plupart des espèces étudiées sont rencontrées dans la partie sud où la pluviométrie est plus abondante et qui est le domaine des climats soudano-guinéen et guinéen. Ces climats seraient plus propices à l'installation des espèces de Ficus. L'installation des espèces serait favorisée, en partie, par l'abondance des pluies et l'humidité de ces climats qui atténuent les pertes en eau des espèces de Ficus.

3.3. Ethnobotanique des espèces du genre Ficus L.

44Le tableau 3 résume les différents types d'usages des espèces du genre Ficus utilisées en Afrique et rencontrées au Sénégal. Les noms vernaculaires mentionnés sont ceux de la région de l'Afrique de l'Ouest en général et du Sénégal en particulier.

45Au point de vue utilitaire et économique, parmi les 24 espèces de Ficus récoltées, 19 (79 %) sont exploitées par les populations. Cette exploitation concerne plusieurs types d'usages dont les principaux sont les suivants.

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46Le domaine de la médecine traditionnelle où 16 des espèces étudiées sont utilisées avec une fréquence de 36 % (Figure 7). Il s'agit de F. dicranostyla, de F. exasperata, des deux variétés de F. glumosa, de F. ingens, de F. iteophylla, de F. lutea, de F. natalensis, de F. ovata, de F. platyphylla, de F. scott-elliotii, de F. sur, de F. sycomorus, de F. thonningii, de F. umbellata et de F. vallis-choudae. Six de ces espèces (deux variétés de F. glumosa, F. ingens, F. lutea, F. sur et F. sycomorus) sont utilisées pour soigner la stérilité. En Afrique, les feuilles, l'écorce et les racines des Ficus sont généralement associées à des organes d'autres plantes pour soigner, soulager ou prévenir des souffrances et des maladies (Kerharo et al., 1950 ; Schnell, 1957 ; Raponda-Walker et al., 1961 ; Berhaut, 1979 ; Lavergne et al., 1989 ; Aké Assi, 1990 ; Dury, 1997 ; Okafor et al., 1999).

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47Le domaine alimentaire où 11 des espèces sont notées avec une fréquence d'utilisation de 24 % (Figure 7). La conservation des figuiers est une stratégie de diversification des ressources alimentaires aussi bien pour les humains que pour les animaux (Seignobos, 1989 ; Guy, 2001). Les figues de F. dicranostyla, des deux variétés de F. glumosa, de F. ingens, de F. iteophylla, de F. platyphylla, de F. sur, de F. sycomorus et de F. vallis-choudae sont consommées crues par les enfants ou utilisées comme condiments dans les repas quotidiens (couscous chez les Sérères au Sénégal), celles de F. polita sont bien mâchées seulement, l'infusion des feuilles de F. umbellata sert de boissons. Les feuilles de F. glumosa sont consommées dans des soupes (Schnell, 1957). Les feuilles et les figues sont aussi appréciées par les animaux sauvages (singes, oiseaux, chauves-souris, etc.) ou domestiques (ânes, chèvres, moutons et vaches) (Raponda-Walker et al., 1961 ; Dury, 1997 ; Guy, 2001 ; de Garine, 2002).

48Le domaine mystique qui concerne six espèces étudiées avec une fréquence d'utilisation de 13 % (Figure 7). Il s'agit des deux variétés de F. glumosa, de F. iteophylla, de F. ovata, de F. sur et de F. sycomorus. Ces arbres sont vénérés et considérés comme protecteurs des villages et des champs, mais aussi des nouveaux mariés (Kerharo et al., 1950 ; Raponda-Walker et al., 1961 ; Aké Assi, 1990 ; Prodefi/Burest, 2001). Beaucoup de paysans considèrent les Ficus comme une source de fertilité pour leurs champs à cause des déjections déposées par les oiseaux, les chauves-souris et les singes, mais aussi pour des raisons mystico-religieuses (Dury, 1997 ; Diop, 2006).

49Le domaine de l'artisanat où trois des espèces étudiées sont utilisées avec une fréquence de 7 % (Figure 7). En sculpture et en menuiserie, les feuilles de F. exasperata sont utilisées comme papier à polissage (Berhaut, 1979 ; Diop, 2006). Le bois de F. sycomorus est utilisé dans la fabrication des cuves à bière (Bellakhdar, 2004) et l'écorce de F. thonningii pour la confection de pagnes (Raponda-Walker et al., 1961 ; Aké Assi, 1990 ; Cunningham, 1996).

50Le domaine du reboisement urbain et rural où cinq des espèces étudiées (11 %, Figure 7) sont utilisées. Ces espèces sont plantées dans les grandes avenues (F. lutea, F. thonningii, F. polita) ou dans les villages (F. thonningii et F. umbellata) pour servir soit d'arbres à palabre, soit de taxons d'avenues. Le rôle essentiel de F. dicranostyla et F. abutilifolia dans l'aménagement du milieu chez les populations de maya au Cameroun a été signalé par Dury (1997). Elles sont aussi plantées pour les raisons alimentaires (F. umbellata), mystiques et médicinales (F. sycomorus) déjà évoquées (Perrier de la Bathie, 1928 ; Schnell, 1957 ; Berhaut, 1979).

51Le domaine de la chasse où la glu obtenue après cuisson du latex de F. elasticoïdes, F. lutea, F. thonningii et F. trichopoda et mélangée à du beurre de karité est utilisée pour la chasse aux oiseaux (Kerharo et al., 1950 ; Raponda-Walker et al., 1961 ; Aké Assi, 1990).

52Il ressort de ces résultats que plusieurs espèces ont un usage multiple et que la fréquence d'utilisation des Ficus est plus marquée dans les domaines de la médecine et de l'alimentation avec une fréquence respective de 36 % et 24 % (Figure 7).

53Ces résultats montrent également que la plupart des espèces étudiées ont un nom vernaculaire qui aide les missionnaires à les retrouver sur le terrain avec le concours des autochtones. Toutefois, chez les Sérères, l'appellation des deux variétés de Ficus glumosa par le même vocable « sanghay » crée une confusion, alors qu'il s'agit de deux variétés morphologiquement différentes.

4. Conclusion

54Toutes les espèces étudiées sont originaires de l'Afrique tropicale. Cinq des espèces étudiées ont été signalées en Amérique (USA et Panama) et au Moyen-Orient (Péninsule arabique et Syrie). La présence de ces espèces sur ces continents serait probablement liée à l'activité de l'homme et des oiseaux migrateurs.

55Sur le continent africain, les espèces étudiées sont plus abondantes dans la région guinéenne pluvieuse que dans la région soudano-zambézienne. Elles occupent les galeries forestières des zones de savanes, les forêts et les vallées d'eau douce.

56Au Sénégal, ces espèces étudiées occupent la zone littorale et les régions du centre (Fatick, Thiès et Tambacounda) et du sud (Kolda, Tambacounda et Ziguinchor).

57Toutefois, le nombre et la diversité des espèces du genre Ficus rencontrées augmentent du Nord au Sud suivant le gradient croissant de la pluviométrie. Toutes les espèces étudiées sont rencontrées au sud du Sénégal et neuf parmi elles sont caractéristiques de cette zone.

58Le type de végétation a permis de distinguer les espèces de savanes, plus largement répandues, des espèces des forêts humides inféodées aux régions littorales et aux régions sud du Sénégal.

59L'influence du climat guinéen permettrait d'expliquer la présence de F. elasticoïdes, F. natalensis et F. ottoniifolia, alors que celle du substrat en grès quartzite ou granitique suspecterait la présence de F. abutilifolia.

60En général, les figuiers sont rustiques, capables de s'adapter à des conditions édapho-climatiques relativement difficiles.

61L'intérêt suscité par certaines espèces de Ficus pour les populations animales et humaines aura contribué à l'extension de leurs aires de distribution. Dix-huit des espèces étudiées du genre Ficus sont utilisées par les populations. Ces figuiers remplissent plusieurs fonctions. Ils constituent un appoint alimentaire sous forme de fruits et de feuilles, plus du fourrage et des médicaments. Plusieurs de ces espèces, de par leur phénologie particulière, suscitent de nombreuses croyances qui tournent autour du pouvoir et de la fécondité.

62Remerciements

63Les auteurs remercient Asyla Gum Compagny et le Pr. Aminata Sall Diallo (UCAD) pour leurs encouragements et soutiens financiers.

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Notes

1 Lebrun J., 1947. La végétation de la plaine alluviale au Sud du lac Édouard. Exploration du Parc national Albert. Mission J. Lebrun (1937-1938), pt 1 (2 vol.). Bruxelles : Institut des Parcs Nationaux du Congo Belge.
2 Lebrun J., 1947. La végétation de la plaine alluviale au Sud du lac Édouard. Exploration du Parc national Albert. Mission J. Lebrun (1937-1938), pt 1 (2 vol.). Bruxelles : Institut des Parcs Nationaux du Congo Belge.

Pour citer cet article

Doudou Diop, Mame Samba Mbaye, Aboubacary Kane, Bienvenu Sambou & Kandioura Noba, «Chorologie, écologie et ethnobotanique de certains Ficus sp. L. (Moraceae) au Sénégal», Base [En ligne], volume 16 (2012), numéro 1, 13-24 URL : http://popups.ulg.ac.be/1780-4507/index.php?id=8301.

A propos de : Doudou Diop

Université Cheikh Anta Diop. Institut Fondamental d'Afrique Noire/CAD. Laboratoire de Botanique. BP 206. Dakar-Fann (Sénégal). E-mail : diopdoudou@hotmail.com

A propos de : Mame Samba Mbaye

Université Cheikh Anta Diop. Département de Biologie végétale. Laboratoire de Botanique et Biodiversité. BP 5005. Dakar-Fann (Sénégal).

A propos de : Aboubacary Kane

Université Cheikh Anta Diop. Département de Biologie végétale. Laboratoire de Botanique et Biodiversité. BP 5005. Dakar-Fann (Sénégal).

A propos de : Bienvenu Sambou

Université Cheikh Anta Diop. Institut des Sciences de l'Environnement. BP 5005. Dakar-Fann (Sénégal).

A propos de : Kandioura Noba

Université Cheikh Anta Diop. Département de Biologie végétale. Laboratoire de Botanique et Biodiversité. BP 5005. Dakar-Fann (Sénégal).