Volume 1 : 1999-2000 - Nationalisme et démocratie
Type de document : Article
Kris Deschouwer
Comprendre le nationalisme flamandLe nationalisme flamand a une longue histoire, une histoire presque aussi longue que celle de la Belgique, avec laquelle ce mouvement est intimement lié. La Belgique en forme le décor et le cadre de référence, parce que c’est la Belgique qui a créé l’idée et la réalité qui s’appelle Flandre (tout comme elle l’a fait pour la Wallonie et pour la francophonie). Au cours de cette longue histoire, le nationalisme flamand a beaucoup changé, beaucoup évolué. Tout d’abord il s’est durci, il est devenu plus maximaliste et plus radical. Ses revendications sont passées du modeste a l’ambitieux. En deuxième lieu le nationalisme flamand s’est lié à un territoire, il est devenu état. Il s’est inventé une place dans la Belgique fédérale. Les évolutions du nationalisme flamand ou du mouvement flamand doivent toujours être décrites et comprises dans sa relation avec les autres acteurs dans ce même contexte belge. Ces autres sont nombreux : la Belgique officielle francophone de 1830, la communauté francophone en Belgique, les francophones de Flandre, la Wallonie, Bruxelles et les Bruxellois, la Belgique devenue belgo-flamande, l’Union Européenne, la France, les Pays-Bas, la Société Générale,… Dans la première partie de cette présentation, nous voudrions rapidement retracer et surtout rappeler cette histoire. C’est l’histoire d’une langue qui devient état. Il faut la connaître et la comprendre pour être capable de comprendre et d’apprécier les prises de position et surtout les sensibilités que l’on peut voir et écouter aujourd’hui en Flandre. Dans la deuxième partie nous jetterons un coup d’œil sur le nationalisme flamand dans la Belgique fédérale. Là nous devrons surtout regarder et analyser les institutions qui entourent et qui forment et reforment ce nationalisme. Le poids des institutions et le poids de l’histoire sont présents de toute évidence dans les attitudes du nationalisme flamand de la fin du 20ème siècle. Nous ne traiterons pas directement et explicitement du problème de la démocratie, de la question si le nationalisme – flamand en l’occurrence – peut être considéré comme démocratique ou pas. C’est à notre avis une discussion un peu stérile. Le concept de démocratie a hélas bien trop de significations pour pouvoir l’utiliser d’une façon rigoureuse. En outre, dans le débat belge les deux grandes communautés accusent trop facilement l’autre de ne pas être démocratique. Parfois cela veut dire que l’on ne respecte pas les libertés individuelles, une autre fois cela signifie que l’on ne respecte pas les minorités. Et ces points de vue changent évidemment selon la position (majoritaire ou minoritaire) dans laquelle on se trouve. La perception francophone du problème a tendance en général à se référer aux libertés, au libéralisme comme fondement de la démocratie. Cette perception francophone est correcte. La perception flamande du problème a tendance à faire référence à la nécessité de réguler l’emploi des langues dans une situation d’inégalité, parce que dans une telle situation le libéralisme ne fait que renforcer celui qui est déjà le plus fort. Le libre échange sur le marché des langues doit être contré par des lois qui protègent. Cette perception flamande (qui est proche de la perception québécoise) est correcte. Le problème n’est donc pas qu’il y a un bon (le vrai démocrate) et un mauvais, que l’un a raison et que l’autre a tort. C’est bien plus difficile que ça : tous les deux ont raison, mais aucun des deux ne semble capable de comprendre la raison et le raisonnement de l’autre. Nous ne traiterons donc pas directement de la relation entre nationalisme et démocratie, mais en essayant d’expliquer la réalité et la perception flamande, nous pourrons peut-être contribuer à une meilleure compréhension. L’histoire du nationalisme flamand commence au 19ème siècle, quoique le problème flamand n’est pas vraiment un problème politique à cette époque. C’est un problème qui ne divise pas les élites, qui seuls ont le droit de participer à la politique. Les élites au Nord du pays sont francophones aussi (3,2 % de la population en 1846 et 4,1 % en 1866). La langue y marque la différence sociale, est un "mur social"2. Elle n’est pas seule à marquer la différence, mais elle est présente et bien visible. La langue de la population en est un signe d’infériorité. Cette langue de la population est le néerlandais, la langue qui se parle également aux Pays Bas. Mais pour cette époque-là il faut nuancer. Les Pays Bas sont déjà un état néerlandophone au 16ème siècle. Pendant 400 ans ce néerlandais y fut donc standardisé et officialisé. Le territoire que l’on nomme aujourd’hui la Flandre ne faisait pas partie de cet état néerlandophone, et la langue populaire a donc beaucoup plus gardée ses variations locales. La pression du français de la France et ensuite de la Belgique sur les langues locales en Wallonie furent bien plus fortes que l’influence du néerlandais sur le "flamand" de la future Belgique du Nord. L’insertion de cette future Belgique dans le royaume des Pays Bas en 1815 n’a pas changé grand chose. D’ailleurs la politique linguistique plutôt néerlandophone de ce nouveau pays issu du Congrès de Vienne deviendra une des raisons pour la sécession de la Belgique en 1830. Le rôle de l’Eglise catholique dans tout ceci n’est pas toujours très clair. L’Eglise très influente au nord défend parfois le "non français", parce que le français véhicule des idées de révolution, de liberté, de laîcité et de franc-maçonnerie qui pourraient pervertir les âmes. L’Eglise locale consciente du problème et de la différence linguistique et sociale a des lors parfois tendance à préférer les particularismes locaux plutôt que la défense d’un néerlandais standardisé. En outre ce néerlandais des Pays Bas est la langue du protestantisme, ce qui la rend plus que suspecte. L’Eglise officielle belge est tout naturellement francophone. Elle fait partie de "l’establishment" belge, qui est francophone au Nord comme au Sud. Cette Eglise va donc tout aussi naturellement s’indigner des demandes qui visent à faire entrer l’emploi du néerlandais dans l’enseignement, secteur qu’elle contrôle solidement. Il faut les placer et les comprendre dans leur contexte historique, mais les propos tenus par le cardinal Mercier en 1906 et que nous citons in extenso ci-dessous démontrent quand même d’une façon assez aiguë l’attitude normale des élites religieuses et politiques vis à vis des demandes flamandes. Il s’agit d’une réflexion sur l’éventuel emploi du néerlandais dans l’enseignement universitaire : Quiconque comprend le rôle de l’Université ne peut raisonnablement prétendre que le français et le flamand doivent être mis sur un pied d’égalité dans l’enseignement universitaire. Et comme chacun est homme plus encore que Belge, c’est-à -dire, comme les intérêts généraux de la civilisation sont supérieurs aux intérêts particuliers d’une nation, la culture du français doit, pour ceux qui sont appelés à jouer un rôle dans le mouvement universel de la pensée et de l’action, primer celle du flamand. Les Flamands qui voudraient flandriciser (sic) une université belge n’ont pas réfléchi au rôle supérieur auquel doit prétendre une université. Si leurs revendications étaient accueillies, la race (sic) flamande serait du coup réduite à des conditions d’infériorité dans la concurrence universelle. Les raisons, qui nous font repousser l’idée d’une université flamande en Belgique, nous engagent aussi à nous opposer à l’introduction du flamand comme langue unique ou principale dans l’enseignement des humanités. Voilà donc un petit mouvement culturel qui revendique le droit d’employer sa langue et de l’enseigner qui se heurte à une incompréhension totale, une incompréhension qui n’est d’ailleurs pas agressive ni cynique – elle se réfère à l’humanité et à la civilisation -, mais qui n’en est pas moins radicale. Voilà donc un petit mouvement de petits bourgeois qui se voient confrontés à un dilemme  : choisir le français, qui est la langue officielle, la langue dite de la civilisation, la langue de la mobilité sociale, ou choisir le conflit. Il y en a pas mal qui optent pour la première solution, surtout à Bruxelles (et de toute évidence en Wallonie). A Bruxelles cela fait tourner à toute allure la machine de la francisation. C’est une machine qui n’a pas de chauffeur conscient et déterminé à obtenir ce résultat, mais la machine tourne quand même. Elle tourne comme elle tourne et tournera toujours dans un contexte où deux langues se touchent, et où une des deux a un statut supérieur à l’autre. La liberté individuelle de l’emploi des langues fait davantage reculer la langue qui a le statut inférieur (statut qui n’a évidemment rien à voir avec la nature de la langue elle-même, mais qui est le produit du contexte dans laquelle elle se parle – le français en l’occurrence change de statut quand il quitte la Belgique pour le Canada). Le mouvement flamand va donc demander des protections, des lois linguistiques. Il va se défendre contre les effets pervers du libéralisme linguistique. Il va demander une reconnaissance officielle de l’existence des deux langues belges, et la reconnaissance du droit de les employer. Cela veut dire très concrètement qu’il veut pouvoir employer sa propre langue chez lui. Le mouvement flamand du 19ème siècle défend donc une autre idée de la Belgique. Il ne veut pas d’une Belgique homogène francophone, mais d’une Belgique bilingue là où il le faut, c’est-à -dire où la population en général n’a pas le français comme langue maternelle (ce qui ne veut pas dire qu’elle ne puisse pas le parler). Le mouvement flamand n’est donc en aucun cas à ce moment-là un mouvement anti-belge. C’est un mouvement réformiste dans le sens le plus pur du mot. Et voilà donc un mouvement flamand qui est en train de se "territorialiser". C’est assez logique, puisque la différence dans l’emploi (et la connaissance) des langues suit une ancienne frontière géographique. C’est une frontière qui s’est mise à bouger – nous y reviendrons – mais c’est une frontière visible et réelle. Quand on franchit la frontière du Nord au Sud, on passe dans la partie francophone et on devient de toute évidence francophone, même si on s’appelle toujours Cools, Van Cauwenberghe, Onkelinkx, Jongen ou Beenkens. Quand on la passe du Sud au Nord, on passe dans la partie où les deux langues coexistent, parce que le français y marque sa différence et sa supériorité. Petit à petit l’ennemi numéro un du mouvement flamand va des lors devenir le francophone de Flandre. On commence donc à parler de la "Flandre". Cette Flandre ne comprend pas seulement les provinces de l’ancien comté de Flandre, mais également la partie néerlandophone de l’ancien Brabant (dans lequel la province d’Anvers est comprise) et le Limbourg. Ce sont tout simplement les régions dans laquelle la population – un petit pourcentage élitaire mis à part – ne parle pas le français. On gomme donc les différences. Le non-français devient une langue commune, qui est en train de se développer. C’est le néerlandais, qui se standardise dans sa version belge. La langue qui se défend devient territoire, devient la base d’une série de revendications qui visent à sauvegarder ce territoire, à en garder l’intégrité. La langue devient territoire, parce que le bilinguisme exigé n’a aucun sens au sud de la frontière linguistique. Au Sud on ne demande pas ce bilinguisme. L’idée d’un bilinguisme généralisé n’est d’ailleurs pas très alléchante pour la francophonie belge, sauf s’il signifie qu’on peut parler le français là où on le veut. La langue devient donc territoire, devient la base de demandes d’autonomie qui se réfèrent au territoire, par exemple pour pouvoir soi-même contrôler l’application correcte des lois sur l’emploi des langues. Non seulement le mouvement flamand devient-il un mouvement de défense d’un territoire, il se durcit petit à petit. Il se durcit parce qu’il se heurte à des adversaires – les élites belges - tout aussi durs. Il a fallu beaucoup de temps pour obtenir la reconnaissance des deux langues, il a fallu beaucoup de temps pour faire passer l’idée d’un enseignement dans la langue de la population, il a fallu attendre jusqu'en 1930 pour faire accepter à la Belgique l’idée d’organiser des cours en néerlandais à l’université de Gand. Certains parlent alors d’une vraie autonomie, d’une réforme de l’état suivant une logique fédérale (et donc encore territoriale), d’une structure dans laquelle on puisse être ma�tre chez soi. D’autres acteurs dans ce même cadre belge se manifestent, et repensent à leur tour leur idée de la Belgique. Jules Destrée constate qu’il n’y a plus de Belges. Au cours du 20ème siècle la Belgique continue à s’engager dans la direction d’une territorialisation de l’emploi des langues. C’est le résultat de l’existence du mouvement flamand, mais également du mouvement wallon qui défend lui aussi l’unilinguisme de sa région. Les lois sur l’emploi des langues de 1922 et de 1932 suivent donc de toute évidence une logique territoriale. Or il y a pour la Flandre un grand problème qui persiste : les frontières sont fixées en employant une logique qui se réfère finalement toujours à la liberté individuelle de l’emploi des langues (le recensement linguistique), et qui fait donc bouger la frontière. En outre elle bouge en sens unique. La logique libérale fait encore et toujours gagner le français, qui n’a pas perdu sa force. Là ou un francophone entre en jeux, il est normal que le jeu se joue en français, parce que le français est la langue dont on a besoin pour gagner (et a fortiori pour fonctionner en général). Les recensements font agrandir Bruxelles, qui est la région administrativement bilingue, et où cette machine d’assimilation au français tourne bien rond. En Flandre, on parle d’une "tache d’huile’, qui se répand sur le territoire flamand. Et au long de la frontière chaque recensement fait passer quelques villages de l’autre côté de la barre. C’est ce sens unique qui fait mal, parce qu’il confirme que le rapport des forces linguistiques n’a pas changé, et que le principe de la liberté individuelle ne fait que le confirmer et le reproduire. C’est pourquoi on ne peut et on ne doit surtout pas sous-estimer l’importance du compromis de Val Duchesse en 1963. Il fixe la frontière linguistique, et il la fixe – cela va de soi – à la demande des flamands. C’est là qu’on arrête la machine (ou qu’on espère l’arrêter officiellement). C’est un compromis, parce qu’il faut accepter du côté flamand que les francophones de la périphérie bruxelloise peuvent rester des francophones, des francophones donc qui sont en Flandre et qui ont le droit ne pas (vouloir) parler le néerlandais. Ces "facilités" sont très limités, mais psychologiquement ils font très mal : voilà cet ancien ennemi numéro un – le francophone de Flandre – qui reçoit un statut officialisé. Au fond, ces facilités, on ne les a jamais vraiment acceptées. Le compromis de Val Duchesse se digère également plutôt mal du côté francophone, parce sa logique mènera à la néerlandisation totale de la Flandre (on se rappelle peut-être de Louvain), au carcan et au bilinguisme imposé à Bruxelles. Et du côté francophone également, on n’a toujours pas accepté de vivre dans les conséquences du compromis. Pourtant ce compromis de 1963 a jeté les bases de la réforme de l’état à deux et à trois (et les bases des conflits perpétuels qui s’y déroulent). Pour nous il suffit de constater, après un aperçu historique (trop) rapide et donc souvent très superficiel, que le problème de la langue a donné naissance à un mouvement qui est devenu nation et état. La Flandre se retrouve en fin de course comme étant bel et bien une région unilingue (sauf facilités) dans une Belgique fédérale. Elle se retrouve en fin de course comme étant également (et officiellement même en tout premier lieu) une communauté linguistique qui peut légiférer à Bruxelles qui est sa ville capitale. La signification symbolique de ce choix de Bruxelles est encore une de ces choses qu’on ne peut et doit jamais sous-estimer. En un siècle et demi, le mouvement flamand et le nationalisme flamand ont changé de caractère. Ce n’est plus un mouvement, mais un état-membre d’une fédération. On peut même dire que le mouvement flamand se meurt, puisque l’état flamand a pris le relais. Cet état-nation flamand donne (surtout mais non pas seulement chez les francophones) une impression de force, d’unité, voire de "rouleau compresseur". Puisqu’il a changé de caractère, il faut une autre approche pour apprécier ce qui se passe. Ici c’est le poids des institutions qui entre en jeu, sans que pour cela le poids de l’histoire, et de tous les symboles et sensibilités qu’elle charrie, ait disparu. Deux éléments doivent être explorés pour bien comprendre la dynamique (et le dynamisme) du mouvement flamand institutionnel d'aujourd'hui : les relations entre les élites flamandes et la population et la position de la Flandre dans les institutions belges. On se demande souvent si les discours dits identitaires et nationalistes tenus par les leaders politiques flamands4 correspondent à l'opinion publique en Flandre. Si on se fie aux sondages d'opinion, on peut constater que l'identité flamande est beaucoup moins développée que ce que l'on pourrait croire à première vue5. Comment donc expliquer cette différence ? Est-ce que la population flamande est vraiment moins sensible pour les idées nationalistes que les nouvelles élites flamandes ? La réponse doit être nuancée. En premier lieu il faut constater que les débats communautaires des années soixante, septante et quatre-vingt (les débats sur Bruxelles, la périphérie, les Fourrons,…) ont crée un climat dans lequel la population pouvait très facilement se sentir impliquée. Il s'agissait alors de la langue et de l'emploi des langues. C'est de toute évidence un point très sensible, c'est la base et l'origine même du mouvement flamand. Tant qu'on pouvait avoir l'impression que la langue néerlandaise se trouvait sous la pression d'un français dominant, et tant que le processus de francisation (le long de la frontière linguistique, à Bruxelles, dans la périphérie bruxelloise) continuait, l'identification avec le combat politique était facile et évidente. Cette "peur du français" existe aujourd'hui de moins en moins, quoique le débat concernant le droit de vote pour les ressortissants européens et le débat concernant les communes à facilités se trouvent au beau milieu de ce noyau historique du nationalisme flamand. C'est encore et toujours le combat entre la Flandre qui défend son territoire linguistique contre le francophone qui prône le bilinguisme en Flandre (mais pas à Bruxelles ou en Wallonie), qui veut faire bouger la frontière en sens unique, qui veut agrandir la tache d'huile bruxelloise. Le mouvement politique et institutionnel flamand d'aujourd'hui s'engage davantage dans des débats plus techniques et constitutionnels. Ce genre de débat n'a pas du tout le même pouvoir de mobilisation ou d'identification que les débats purement linguistiques. Il n'est pas facile de ressentir des grandes émotions quand il s'agit de compétences plus homogènes ou de l'autonomie fiscale. Cette "institutionnalisation" du mouvement flamand est un processus qui se renforce lui-même. Au fur et a mesure que le gouvernement (et le parlement) flamand se comportent en porte-parole des intérêts flamands, les mouvements sociaux et culturels qui furent jadis ce mouvement de société perdent leur fonction, et laissent donc le quasi-monopole à ceux qui habitent les institutions politiques. Le mouvement flamand de jadis se retrouve dès lors décimé et en grand désarroi. Les débats internes sont nombreux et coupent la force mobilisatrice du mouvement. La présence d'un parti politique d'extrême droite comme le Vlaams Blok, qui vient réclamer un rôle important au sein du mouvement flamand, ajoute encore à cette division interne. Ce qui reste, les institutions flamandes dans la Belgique fédérale, est donc tout naturellement le "mouvement" d'aujourd'hui. C'est un mouvement qui parle le langage des institutions, qui parle de la technique du gouvernement, des moyens financiers, des compétences, de comité de concertation, d'accords de coopération et de Conseil d'Etat. Voilà en deux mots pourquoi la classe politique se distingue de la population flamande. Il n'y a au fond rien de surprenant dans ce qui se passe. La classe politique en général – c'est un problème bien connu des démocraties modernes – a l'état et ses institutions comme point de référence. C'est son environnement et sa vie. Quel est alors cet état-membre flamand de la Belgique fédérale ? D'où vient la force et le dynamisme, qui contraste si bien avec la peur et les combats en retrait quand il s'agit purement de l'emploi des langues ? En tout premier lieu il faut tenir compte du fait que les institutions sont nouvelles. C'est le cas également pour les institutions de Bruxelles, de la Wallonie et de la Communauté française. Or les institutions flamandes sont beaucoup moins compliquées que les institutions francophones. Du côté flamand il n'y a qu'un seul gouvernement et un seul parlement, porteurs donc de l'identité linguistique, communautaire, territoriale et politique flamande. Cela facilite les choses du côté flamand (quoique la relation avec Bruxelles ne soit pas toujours facile à vivre), mais trouble également un peu l'image. Il n'y a qu'une seule voix officielle flamande, et il y en a plusieurs du côté francophone. Cela donne à la Flandre un poids beaucoup plus grand. Les institutions flamandes donnent facilement l'impression d'une politique unie. Les institutions flamandes rendent possible une vision et une politique intégrée. Et n'oublions pas que ces institutions ne sont pas tombées du ciel. Elles ont leurs racines dans l'histoire de la Belgique et du mouvement flamand. Certes, on peut constater que l'identité flamande n'est pas spectaculaire au sein de la population, mais elle existe, et elle s'est formée petit à petit et contre l'identité qui se réfère à cette Belgique qui s'est montrée bien trop lente à reconnaître et à comprendre les problèmes des flamands. Il y a en Flandre un élément identitaire – même s'il est difficile à l'expliciter – qui est présent de toute évidence. La notion de "Flamand" n'est pas et ne sera jamais neutre. Elle est née dans l'histoire, et cette histoire fut un combat. On ne peut pas la refaire. Et donc quand la Flandre d'aujourd'hui tente de donner une forme et un contenu à sa légitimité institutionnelle, elle peut le faire en puisant dans l'identité existante. En faisant de sorte, elle la renforce. Il ne faut rien inventer, tout est déjà là . Il y ensuite la nature des institutions fédérales belges, et la dynamique politique qu'elles engendrent. Dans une fédération, les entités fédérées sont (devenus) des acteurs politiques. Ils sont – parmi d'autres – une source de conflits et participants aux structures qui doivent résoudre ces conflits. Le fédéralisme belge pose deux problèmes à cet égard. Tout d'abord il y a très peu de forums dans lesquels les entités fédérées peuvent se rencontrer pour se parler et pour consommer leurs conflits. Le dialogue ou la dispute se déroule de grand discours en grand discours, de grande interview en grande interview, éventuellement par plateaux de télévision interposés (parce que certains ne parlent ou ne comprennent pas la langue de l'autre). Après un certain temps, tout le monde sent que la prochaine crise s'approche. Mais où peut-on la résoudre ? Il faudra alors attendre sans doute la formation du prochain gouvernement, parce qu'à ce moment-là il faut bien se mettre à table et essayer d'en sortir. A moins qu'on ne veule plus de gouvernement fédéral. Il n'y a pas seulement l'absence de forums de discussion et de résolution de problèmes politiques, il y a également la nature bipolaire de la société et donc du fédéralisme belge. Cette bipolarité – même si elle a donné naissance, à cause de la bipolarité eele-même, à trois régions – ne facilite pas les choses. Quand on est que deux, il n'y a qu'une seule logique de décision politique possible. C'est le consensus, ou au moins l'accord acceptable pour tous les deux. Cela s'appelle également un droit de veto6. Or une logique de décision avec un droit de veto a quelques inconvénients bien connus7, notamment la non-décision et la frustration qui s'en suit. Le danger de ne pas pouvoir décider est évident. Il suffit qu'un seul acteur politique refuse d'accepter ce qui se trouve sur la table, ou qu'il refuse tout simplement de se mettre à table. Le fonctionnement de l'Union Européenne offre de très jolis exemples de ce piège, tout comme la fédération canadienne d'ailleurs. Au Canada, on a déjà maintes fois tenté de revoir la Constitution, en général à la demande du Québec. Mais jusqu'à présent rien n'a changé, parce qu'il faut le consensus, l'accord unanime de toutes les provinces. On pourrait imaginer pour le Canada (ou pour l'Europe) des règles de décision politique qui ne donnent pas de droit de veto (si le Québec l'acceptait). En Belgique par contre, la bipolarité rend impossible de faire autrement, rend impossible de même en discuter. Et donc la Belgique fédérale est extrêmement vulnérable pour le blocage des institutions, pour le "joint-decision trap". Vu de Flandre, cela pose un problème. C'est le même problème que le Canada pose quand on le regarde du point de vue québécois. La Flandre (et le Québec) voudrait bouger, voudrait (re)parler des institutions, des compétences, des finances, voudrait davantage se doter des instruments nécessaires pour prendre son sort en main. L'histoire et la logique des institutions flamandes que nous avons décrites ci-dessus peuvent nous aider à comprendre d'où vient cette volonté. Ici nous pouvons tout simplement constater qu'elle existe, même en constatant également qu'en Flandre on est assez loin d'un consensus sur la nature et l'ampleur des changements désirés. Et si nous constatons qu'elle existe, nous constatons également que l'autre partenaire n'est pas vraiment demandeur de nouvelles négociations. Or l'absence de possibilités de discuter plus ou moins sereinement au jour le jour, a déjà fait monter la température chez celui qui voudrait bien – enfin – (re)parler d'un nombre de choses. Si l'autre – pour des raisons tout aussi légitimes et qu'on pourrait décrire pour les comprendre – décide alors de ne pas parler ou de ne pas accepter un nombre de changements, la température ne descendra pas. La Flandre couvera – à l'instar du Québec – sa frustration accrue vis-à -vis de cette Belgique, maintenant bipolaire et fédérale, qui continue à l'empêcher de faire ce qu'elle veut. Aujourd'hui c'est surtout la Flandre qui parle de cette façon. Elle perçoit la Belgique comme un pays dans lequel les francophones les empêchent de vivre leur vie. Il y a pour la Flandre – voir encore le poids de l'histoire et le poids des institutions – plus de chances qu'une telle attitude se développe. Mais ne parle-t-on pas de l'autre côté de cet état belgo-flamand dans lequel finalement les Flamands arrivent toujours à gagner la partie ? Décidément, dans les affaires de langues, de nationalismes et d'identités, qu'elles se déroulent en Belgique ou au Canada, et qu'on a tort de vouloir réduire à des histoires de bons démocrates et de méchants nationalistes, il faut toujours bien savoir qui a pris la parole. L'histoire de l'un n'est pas l'histoire de l'autre, et chacun aime bien voir et dénoncer les méchants (nationalistes) d'en face. Nous avons ici essayé de démontrer que l'histoire est bien plus compliquée que cela, qu'il faut bien connaître pour bien savoir, et qu'il faut surtout tirer profit des comparaisons. Celle avec le Québec s'est avérée très fructueuse. Notes :1 Cette partie est très largement basée sur Reynebeau (Marc), Het klauwen van de leeuw. De Vlaamse identiteit van de 12de tot de 21ste eeuw, Leuven, Van Halewyck, 1995. Il est bon de savoir qu’il s’agit ici d’une histoire très critique du mouvement flamand, qui a d’ailleurs été assez mal reçue dans les milieux nationalistes. Nous ne reprenons pas ici les analyses de Reynebeau sur la construction de l’identité flamande, mais seulement quelques grandes étapes de l’histoire comme elle nous est contée par un flamand ‘mou’. Il va de soi que la littérature sur l'histoire de la Belgique en général et du mouvement flamand en particulier est abondante. 2 De Metsenaere (M.), Taalmuur = sociale muur? De negentiende-eeuwse taalverhoudingen te Brussel als resultaat van geodemografische en sociale processen, VUB Press, Bruxelles, 1988 3 Voir également Deschouwer (K.) et Jans (T.M.), La Flandre et la Belgique de demain: une identité devenue institution, papier présenté à l'université de Lille, mai 1997 4 Il est important de signaler que quand on sort et traduit quelques phrases de ces discours – ce que font en général les médias francophones – il est bien difficile de les percevoir autrement que comme étant radicaux, nationalistes et sans nuances. 5 Voir par exemple De Winter (L.) et Frognier (A.), «L'évolution des identités territoriales en Belgique durant le période 1975-1995», dans Jaumain (S.) (éd.), La réforme de l'Etat· et après? L'impact des débats constitutionnels en Belgique et au Canada, Bruxelles, Editions de l'ULB, 1997, p. 161-176 6 Notons qu'on pourrait éventuellement éviter l'obligation du consensus. Mais cela ne serait possible qu'à condition qu'on ne reconnaisse pas la présence de deux groupes ayant une identité différente. Alors on peut recourir à la logique majoritaire. Or en Belgique on imagine mal cette logique, qui ferait gagner les Flamands au niveau fédéral (rappelons-nous le référendum de 1950) et les francophones à Bruxelles. Cette dernière remarque, qui parle de flamands et de francophones (et eux-mêmes parleraient chacun ce langage), démontre très bien que ces groupes existent, et que donc la logique est nécessairement bipolaire. 7 Voir par exemple Scharpf (F.), «The joint-decision trap. Lessons from German federalism and European integration», Public Administration, 1988, p. 239-278. Pour citer cet article :
Kris Deschouwer, «Comprendre le nationalisme flamand», Fédéralisme Régionalisme,
Volume 1 : 1999-2000 - Nationalisme et démocratie
http://popups.ulg.ac.be/federalisme/document.php?id=285 Quelques mots à propos de : Kris DeschouwerProfesseur de sciences politiques, Vrije Universiteit Brussel   affiliation : Vrije Universiteit Brussel
  fonction : Professeur de sciences politiques
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