volume 10 (2006) -- numéro 4Type de document : Article
François Traoré
Les chroniques de François Traoré : la crise du coton vue par un agriculteur burkinabéDocuments annexes
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Table des matièresLe 10 mai 2006, la Faculté universitaire des Sciences agronomiques de Gembloux a prouvé sa volonté d’opérer un rapprochement positif entre les différentes couches de la société. Ceci, en distinguant du titre de Docteur honoris causa quatre personnalités issues de moules différents dont moi, venant du moule de la petite paysannerie africaine. Je pense que cet acte, récompenser les œuvres réalisées dans d’autres cadres qu’universitaires, reflète la logique scientifique de l’Université de Gembloux. En ayant le courage et la volonté de décerner son plus prestigieux diplôme à des personnalités atypiques, dont certains sont loin du milieu universitaire, la Faculté universitaire de Gembloux a démontré que la logique, la capacité de raisonner n’est pas le privilège d’un groupe donné. Elle est une qualité que l’on constate dans toutes les couches de la société. La Faculté universitaire de Gembloux le démontre bien en recevant plusieurs étudiants de plusieurs nationalités et couches sociales. Parmi ces étudiants, beaucoup viennent du continent africain. Ils m’ont avoué leur joie de nous voir distingués. Cette récompense les a rendus encore plus fiers de leur université. Jean Stephenne, Sami Mankoto Ma Mbaelele et Louis Michel, qui ont été distingués en même temps que moi, ont voulu que je sois leur porte-parole. Par ce geste élégant, ils se sont ralliés à la position de la Faculté de Gembloux qui est que la logique existe dans tous les milieux. D’autres personnes à leur place auraient pu être gênés de recevoir le même titre qu’un petit paysan africain. Il leur aurait été impossible d’accepter qu’un petit paysan africain soit leur porte-parole. Mes co-récipiendaires n’ont pas fait de moi un complexe. Au contraire, l’un d’eux, le Commissaire Européen Louis Michel, continuellement sous les feux des médias et de l’opinion, a tenu à me rencontrer avant la cérémonie. Nous avons eu un tête-à-tête, bref mais enrichissant, sur les questions de développement. Ce pas vers moi reflète sa valeur, sa qualité de combattant pour la cause de l’homme, qualité pour laquelle il a été distingué. Les représentations diplomatiques africaines ne sont pas restées en marge de cet événement. Je tiens à remercier chaleureusement les ambassades du Burkina en France et en Belgique qui ont mis tout en œuvre pour que la consécration du fils du pays soit une réussite. Je salue toutes les ambassades africaines qui ont envoyé des délégations. Elles ont démontré par leur présence la bonne collaboration entre les représentations diplomatiques africaines. à Gembloux, la Faculté universitaire ne m’a pas invité uniquement pour recevoir un titre honorifique. Je devais aussi éclairer les universitaires sur le modèle d’organisation des producteurs de coton du Burkina et leurs stratégies pour faire face aux crises. En guise d’introduction je devais assister à une séance du film « la Guerre des cotons » de Jean Michel Rodrigo et surtout animer, seul en l’absence du réalisateur, le débat à l’issue de la projection. Les questions des étudiants et de leurs professeurs, s’inséraient dans la problématique du développement de l’Afrique, le coton comme produit qui subit les dérégulations du système économique mondial et l’avenir de la filière cotonnière africaine. Pour illustrer ma foi en la filière cotonnière et la capacité de celle-ci à surmonter les difficultés, j’ai puisé dans ma propre expérience. Je leur ai relaté mon insertion et mon évolution dans la filière cotonnière, les différentes étapes de l’évolution de notre organisation, l’appel des producteurs de coton contre les subventions jusqu’à la création de l’Association des Producteurs de Coton Africains (AProCA). Des étudiants et des professeurs m’ont avoué avoir été surpris de l’aisance avec laquelle j’ai conduit le débat et de l’articulation entre les idées émises. Ces remarques m’ont permis de relever l’erreur qu’ils font en croyant qu’il n’existe pas de penseurs dans le milieu paysan. Le raisonnement n’est pas un privilège de ceux qui sont passés par les grandes écoles. Les petits paysans ont leur logique. Nous constituons 50 % à 90 % des populations des pays africains. Le développement ne pourra jamais advenir si le raisonnement paysan n’est pas cerné et surtout si ce raisonnement ne constitue pas le point de départ de tout processus de changement socio-économique ! Le « copier coller » n’a jamais fait le développement ! C’est en complétant la logique paysanne avec les connaissances d’ailleurs que l’on peut créer et réussir un modèle de développement propre à l’Afrique. En plus de répondre aux préoccupations exposées, les illustrations et les idées exprimées visaient aussi à dire aux étudiants africains de se faire confiance et d’avoir un esprit combatif. Combatif dans le sens de la détermination, la volonté d’arriver au bout de ses ambitions à travers un chemin de paix et de labeur. En effet, les étudiants m’ont dit que le major de la dernière promotion de la faculté est un béninois. Est-il imaginable que l’Afrique ait des savants et malgré tout continue toujours à se faire enseigner par des experts venus d’ailleurs ? Le 12 mai, il me fallait présenter, à un séminaire consacré au coton, une communication sur les stratégies mises en œuvre par les organisations de producteurs africains de coton pour être en phase avec les enjeux et perspectives de la filière cotonnière. Plusieurs chercheurs de haut niveau devaient également intervenir pour présenter les résultats de leurs recherches et les perspectives pour la filière cotonnière africaine. Nous avons perçu chez tous ces chercheurs, une volonté d’accompagner les paysans africains. Mais à notre avis, les améliorations proposées ne seront utiles et applicables que si elles respectent le choix et la vision du petit paysan. Les intervenants ont aussi abordé la question de l’aide au développement. Je trouve que l’idée de l’aide est à saluer. Cette intention des grandes nations correspond à la valeur de solidarité propre aux humains. Elle s’insère dans la démarche de la lutte contre la pauvreté. Malheureusement, la manière dont cette aide est utilisée est bien loin de l’idéal de solidarité. En tant qu’acteur à la base, il était de mon devoir de le faire savoir à l’occasion de ma présence à Gembloux. J’ai profité du séminaire pour dire à ces hommes de bonne volonté comment ces aides destinées à l’Afrique sont interprétées. Il n’est pas rare d’entendre que plus de 80 % des fonds d’assistance envoyés en Afrique retournent en Occident. En effet, il se murmure qu’une grande partie de ces financements est consommée dans les prises en charge et les honoraires des consultants et experts du développement africain. Les jeunes africains diplômés revenus avec la motivation de participer au développement de leur pays sont souvent ignorés. On leur préfère des « experts » avec qui ils ont usé les mêmes chaises dans les mêmes universités. Certains économistes, en considérant que ces experts utilisent l’aide destinée aux pays pauvres pour faire fonctionner l’économie de leurs pays, n’hésitent pas à avancer le pourcentage de 200 % des fonds au lieu des 80 % initiaux, qui retournent dans les pays riches. Le 16 mai 2006 (la veille de cet écrit), j’ai suivi à la télé du Burkina, le Président du Niger qui se plaignait que sur les 98 millions de dollars rassemblés pour lutter contre la faim dans son pays, seulement 3 millions de dollars soit environ 3 % du fonds sont bien arrivés au Niger. Cela illustre bien la duperie dont nous sommes victimes. La pauvreté de l’Afrique est devenue une vache laitière pour certains experts de l’Occident et leurs complices africains. Le problème des subventions au coton que nous avons soulevé depuis 2001 n’a pas encore trouvé de solution définitive. Mais de nombreux papiers ont été rédigés et beaucoup d’argent a été dépensé en frais d’avions, d’hôtels, etc. Même si l’OMC a reconnu le problème, le Congrès américain a pris une décision, les producteurs de coton africains continuent à voir leurs revenus diminuer ! Donc, une fois de plus, ce sont encore les pays riches qui gagnent dans cette lutte initiée par les paysans africains contre leur système ! Des bonnes volontés, des experts et des partenaires honnêtes et engagés existent et nous aident. Il me faut attirer leur attention sur ces travers afin que leur action ne soit pas vaine. Les états africains qui ont porté très haut la flamme du coton africain doivent faire attention à cette expertise de destruction. Les contribuables européens subissent également ces tromperies. Ils ne comprennent pas pourquoi les africains continuent d’affluer à leur frontière alors qu’ils croient cotiser depuis des décennies pour relever ce continent. L’homme politique occidental refuse de s’attaquer à la racine du mal. Il croit endiguer l’afflux massif des africains floués, par la solution du bras de fer ! Que fait-t-on de ce monde qui a besoin de paix et d’humanité ? L’Université de Gembloux a encore beaucoup de leçons à faire passer dans le monde. Pour citer cet article :
François Traoré, «Les chroniques de François Traoré : la crise du coton vue par un agriculteur burkinabé», Biotechnol. Agron. Soc. Environ.,
volume 10 (2006)
numéro 4 : Biotechnol. Agron. Soc. Environ. 2006 10(4), p. 295–297
http://popups.ulg.ac.be/Base/document.php?id=536 Quelques mots à propos de : François TraoréUNPCB, 02 BP 1677 Bobo-Dioulasso 02 (Burkina Faso). E-mail : communication@aproca.net
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