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Jérôme Nossent

Mémoires des époux Klarsfeld : « Et si on écrivait l’Histoire ?»

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1C’est un curieux télescopage que constituentles Mémoires de deux défenseursde mémoire. En cette année 2015, Beateet Serge Klarsfeld, livrent leur regardsur les « combats» qu’ils menèrent durant près de cinquante ans1. Combats pour le jugement et la condamnation d’anciens nazis, combats pour lasauvegarde de la mémoire de la Shoah, combats pour la rectification –à la baisse parfois2 – du nombre de victimes durant la Seconde Guerremondiale, combats pour l’indemnisation des victimes du nazisme, maisaussi combats liés à des sujets plus actuels : le négationnisme, les dictatures,l’extrême-droite et l’antisémitisme.

2Reflétant l’existence indissociable des deux époux, la restitution desMémoires se fait à deux voix. S’enchevêtrant, certains épisodes sontracontés du point de vue de Beate, d’autres du point de vue de Serge.Le récit couvre une période de près de 75 ans, partant du début dela Seconde Guerre mondiale, qu’ils vécurent enfants, à l’année 2014.

3Dans un premier temps, l’ouvrage décrit la jeunesse des deux époux,jusqu’à ce qu’ils se lancent radicalement dans leur entreprise de dénonciationet de poursuite d’anciens nazis3. Née allemande en 1939, fille d’unsoldat de la Wehrmacht, Beate-Auguste Künzel grandit dans l’Allemagnedévastée d’après-Guerre, laissée exsangue par le iiie Reich. Passé vingtans, elle fuit Berlin et rejoint Paris où, jeune fille au pair, elle rencontreSerge Klarsfeld. Né en 1935, Serge est le fils de deux Juifs non-religieuxcosmopolites. Lorsqu’éclate la Seconde Guerre mondiale, la famillehabite Paris puis est forcée de se déplacer, fuyant l’avancée allemande.Son père, Arno, est arrêté par la Gestapo en 1943. Il est interné à Drancy,puis déporté à Auschwitz et désigné pour la chambre à gaz. Vivantclandestinement jusqu’à la fin du conflit, Serge grandit dans la Franced’après-Guerre. Il entreprend plusieurs périples européens, et obtient lediplôme de Science-po en 1960, avant de rencontrer Beate, à Paris. Entre1965 et 1966, Serge, cherchant à retracer la dernière étape de la vie deson père, visite le camp d’Auschwitz. Il explique y avoir la révélation desresponsabilités qui lui incombe, en tant que Juif survivant. En 1967, deuxévènements marquent le début de leur « mobilisation totale» selon lesdires de Serge : le renvoi de Beate de l’Office franco-allemand pour lajeunesse, en raison de ses publications militantes, dénonçant notammentl’élection de Kurt Georg Kiesinger – ancien membre du parti nazi – auposte de Chancelier de la République fédérale d’Allemagne et le débutde la Guerre des Six-Jours, à laquelle Serge assiste. Beate fait siennel’injonction reprise dans un tract de Hans et Sophie Scholl :

4Une fois la guerre finie, il faudra par souci de l’avenir châtier durementles coupables pour ôter à quiconque l’envie de recommencerjamais pareille aventure. N’oubliez pas non plus les petits salopardsde ce régime, souvenez-vous de leur noms, que pas un d’entre euxn’échappe ! Qu’ils n’aillent pas au dernier moment retourner leur vesteet faire comme si rien ne s’était produit4.

5La première cible de Beate est donc Kurt Georg Kiesinger, élémentmoteur de la propagande radiophonique nazie de 1933 à 1945, qu’elleconspue tout en élevant Willy Brandt5. Elle et Serge entreprennent laconstitution d’un dossier à charge du Chancelier, afin notamment decontester l’exclusion de Beate de l’Office franco-allemand, d’où elle aété renvoyée suite à ses publications militantes. Les tribunaux françaisse déclarant incompétents, elle décide de mener le combat sur le terrainpolitique, en République fédérale d’Allemagne. Par la fréquentation dejeunes contestataires allemands, elle perçoit le bénéfice à tirer d’actionsspectaculaires : en invectivant Kurt Georg Kiesinger de « Kiesinger, Nazi,abtreten»6 en pleine séance du Bundestag en 1968, puis en le giflant àl’occasion d’un congrès de la CDU. Ce dernier coup d’éclat aura un retentissementimportant, tant en Allemagne que dans le reste du monde.

6Beate mène une alors une campagne de dénonciation, multipliant rencontres,conférences, meetings électoraux, puisqu’elle se présente contreKurt Georg Kiesinger dans sa circonscription, et instrumentant le procèsrésultant de la plainte déposée par Kurt Georg Kiesinger pour la giflereçue. Épaulée par Serge, d’autres personnalités allemandes font, durantcette période, l’objet de son ire7 : Hans-Johachime Rehse – ancien jugedu Tribunal du peuple nazi –, Günter Diehl – collaborateur de Kurt GeorgKiesinger pendant la Guerre –, Ernst Achenbach – ancien diplomate nazicandidat à la Commission européenne. Les campagnes contre ces différentsindividus, ainsi que ceux qui seront par la suite dans la ligne de miredes époux, sont minutieusement documentées et exigent un travail derecherche et de compréhension des systèmes mis en place par les nazis.

7À partir des années 1970, Beate entreprend une campagne de luttecontre l’antisémitisme qui semble ressurgir à l’Est8: à Varsovie, elles’enchaine à un arbre et distribue des tracts dénonçant l’éliminationdes Juifs en Pologne ; à Prague, elle distribue des tracts dénonçant lapropagande antisémite. Se faisant systématiquement expulser, ses différentesactions la rendent temporairement persona non grata dans lesdifférents pays, mais aussi en Europe de l’Est, où elle avait acquis unecertaine popularité suite à sa campagne contre Kurt Georg Kiesinger.Pareillement, elle se rend à Damas en 1974 pour dénoncer les pressionsdont fait l’objet la communauté juive syrienne9, puis à Téhéran en197910. Serge se rend aussi à Beyrouth en 198611. Ils luttent égalementcontre l’extrême-droite contemporaine par des actions symboliques etmédiatiques, tant dans les années 197012 que dans les années 200013.

8Parallèlement à cet engagement, les Klarsfeld entreprennent unnouveau projet : faire juger, en France, les anciens criminels nazis. Alorsque la loi fondamentale allemande interdit l’extradition de ses nationaux,un arrêt de la Cour suprême allemande le permet, moyennantla conclusion d’accords spéciaux internationaux, qui tardèrent cependantà être conclus14. Sans attendre la conclusion d’hypothétiquesaccords entre la France et la RFA, Serge et Beate se lancent eux-mêmesdans la « chasse aux nazis». Kurt Lischka – SS, successivementChef du service des Affaires juives de la Gestapo puis Chef-adjointde la Sipo-SD de Paris – et Herbert Hagen – SS, Kommandeur de laSipo-SD à Bordeaux, référendaire personnel de Reinhard Heydrich–, tous deux très actifs dans le cadre de la résolution de la questionjuive en France, sont dans la ligne de mire des époux15. Ils finiront parcomparaître devant la justice allemande et seront condamnés en 1980.

9C’est aussi à cette époque que débute le combat emblématiquedes Klarsfeld : la traque du chef de la Gestapo de Lyon, Klaus Barbie,le « criminel nazi type»16. Il leur faudra seize ans pour parvenir à le fairecondamner, en 1987. Durant ce temps, la liste des criminels poursuivispar les époux, puis, parfois, par la justice allemande ou française,s’allonge : Heinrich Illers, Ernst Heirichson, Fritz Merdsche, Hans-Dietrich Ernst, Modest von Korff, Waldemar Ernst, Rudolf Greifeld,Ernst Ehlers, Kurt Asche, Karl Muller, Louis Darquier de Pellepoix,René Bousquet, Jean Leguay, Arnold Strippel, Maurice Papon, AloisBrunner, Walter Rauff, Joseph Mengele, Joseph Schwammberger,Kurt Waldheim. Dans le cadre de leur lutte contre le négationnisme, ilslancent également des poursuites à l’encontre de Robert Faurisson17.

10Dans leurs actions, les Klarsfeld ne sont pas seuls : amis, famille,jeunes juifs, jeunesses politiques, anciens résistants, anciens déportéset autres membres de la société civile les épaulent. Ils reçoivent égalementle soutien variable de certains gouvernements, celui-ci fluctuantselon les intérêts en jeu (RFA, RDA, France, Israël).

11À cette époque, les recherches de Serge permettent la rédactiond’ouvrages traitant des responsabilités des différents nazis précités,mais aussi de l’organisation de la Solution finale dans le iiie Reichet en France18. Mais c’est le Mémorial de la déportation des Juifs deFrance, ouvrage détaillé recensant les Juifs déportés de France, quil’occupe particulièrement. Peu après la parution de l’ouvrage, en1978, est constituée l’Association des fils et filles des déportés juifs deFrance. Un « Mémorial de la déportation des Juifs de Belgique et desTziganes» est également établi par la suite. Dès lors, leur action n’estpas seulement orientée vers la poursuite punitive des criminels nazis,mais vise également à la reconstruction de ce qu’ils contribuèrentà détruire. « Je ne suis pas seulement chasseur de nazis – énonceSerge – : je suis surtout chercheur des âmes juives disparues de laShoah»19.

12Leurs actions sont aussi orientées vers certains symboles, tel ledépôt de gerbe effectué annuellement par François Mitterrand, àpartir de 1987, sur la tombe de Pétain, dont ils obtiennent la cessationpar une manœuvre plutôt trompeuse20. Par ailleurs, à partir de 1995, ilsmilitent pour l’obtention d’une indemnisation des veuves et orphelinsdes déportés juifs partis de France. Celle-ci sera instaurée en 2000,prenant la forme d’une rente mensuelle.Le travail de mémoire accompli par les époux Klarsfeld présenteplusieurs caractéristiques, qui ressortent dans le cadre de cesMémoires.

13D’abord, il s’agit d’une lutte permanente et totale. Un combat pourla reconnaissance des crimes commis par les nazis, pour la condamnationde ceux qui ne l’ont pas été (ou pas suffisamment), contre lastigmatisation et l’antisémitisme, mais aussi pour la reconnaissancedu statut spécifique de leur victime. Le langage utilisé dans le cadredes Mémoires témoigne de cette idée d’affrontement : les groupes dejeunes chargés d’accomplir des actions spectaculaires sont qualifiésde « commandos»21, des tentatives d’enlèvements sont envisagées, demême que l’usage d’une arme à feu. Face à la violence passée répondla violence dénonciatrice (ou punitive ?) du présent.

14Car cette lutte laisse à penser qu’elle est, a priori, orientée versdes personnes, qu’il s’agisse d’anciens nazis, d’anciens collaborateursou de contemporains maladroits (François Mitterrand) ou hostiles(Jean-Marie Le Pen, l’humoriste Dieudonné M’Bala M’Bala). Mais, àbien y regarder, l’action des Klarsfeld est dirigée davantage vers desinstitutions : la justice, qui ne poursuivrait pas de manière assidue etsystématique, l’État, qui « néglige» sa mémoire, voire la société dansson ensemble dont l’apathie leur est révoltante.

15Ensuite, les modes d’actions utilisés connaissent des changementsà travers le temps, des années 1960 à nos jours. En effet, les conflitsqui opposent les Klarsfeld aux institutions précitées tendent à s’institutionnaliser22.Si le répertoire d’actions initial est non conventionnel(rédaction d’articles pamphlétaires, coup d’éclat, provocations), rapidement,le recourt à des modes d’action conventionnels (juridique etlégislatif notamment) apparait comme leur fin. Les actions non conventionnellevisent à attirer l’attention, voire à combler ce qui est perçucomme lacunaire dans le domaine conventionnel. À titre d’exemple,ils recourent à la manipulation, en attribuant de fausses déclarationsallant dans le sens de leurs actions à des acteurs ayant refusé de coopérer.Cela fut le cas lors des actions menées contre Kurt Lischka,mais aussi lors des différends les opposant à François Mitterrand.

16Enfin, le but du travail de mémoire, réalisé par les deux époux à traversla rédaction de leur Mémoires, peut paraître indéfini à la lecturede cette lettre adressée à leur éditrice, reproduite en fin d’ouvrage :

À cela s’ajoutent les réticences dont je vous ai fait part dès le débutet qui nous ont poussés, Beate et moi, à ne pas prendre une décisiondéfinitive : l’absence de besoin et de désir d’être connu intimement ; laconviction qu’il vaut mieux être jugés par la postérité pour ce que nousavons accompli et non pour ce que nous sommes ; notre désintérêt ànous retourner sur notre passé, qui nous prive de la possibilité de nousretourner sur notre psychologie et nos états d’âme lors des péripétiesque nous avons connues ; notre manque de talent de conteur, quiramènent notre expression au simple résumé de l’action ; j’en passeet des pires. En conséquence, nous préférons mettre fin, en cette find’année 2012, à ce contrat qui pèse sur nous puisque nous sentonsbien que nous ne pourrons l’assumer. Si le temps passe et nous met àla retraite définitivement, ou si l’enthousiasme revient pour revivre lavie après l’avoir vécue, nous reviendrons vers vous.

17Dès lors, puisque la rédaction des Mémoires a finalement eu lieu,est-ce à dire que le contenu de la lettre est contredit ? Quel pourraientêtre les raisons de ce revirement ? Conscients d’avoir fait entrerdans l’Histoire certains faits23 et d’avoir façonné le paysage mémoriel24,la rédaction de leurs Mémoires correspondrait à un besoin de s’assurerde la compréhension et de la pérennité de la connaissance de leursactions. De plus, cette autobiographie transmet, évidemment, le pointde vue de ses auteurs25. Un ton volontairement objectivant est toutefoisutilisé dans certaines parties de l’ouvrage, lors de la présentationdes dossiers des cibles les plus emblématiques (Kurt Lischka, HerbertHagen particulièrement). Même si les échecs advenus sont cités, cesont surtout les réussites qui sont mises en avant. D’où les questionsd’»oublis» éventuels dans le cadre de ces Mémoires, pendant systématiquede tout phénomène mémoriel26.

Notes

1  Klarsfeld Beate et Klarsfeld Serge, Mémoires, Paris, Fayard Flammarion, 2015, 687 p.

2  C’est notamment le cas des fusillés du Mont-Valérien. Là où les autorités publiques avaient fait gravé dans une dalle commémorative le nombre de 4.500 fusillés. En 1987, Serge Klarsfeld, avec l’aide de Léon Tsevery, ont rectifié cette donnée, déterminant que 1.007 personnes avaient effectivement été fusillées en ce lieu. C’est désormais ce nombre qui est reconnu (Klarsfeld Beate et Klarsfeld Serge, Mémoires, op. cit., p. 635). Comme en témoignent les deux parties – les officiels en charge de cette mémoire et Serge Klarsfled – la guerre des chiffres fut vive. Klarsfeld Beate et Klarsfeld Serge, Mémoires, op. cit., pp. 635-636. Bien que la formulation présente dans les Mémoires donne à penser que le nombre annoncé en 1987 était 1.007 dès le départ, le portail gouvernemental dédié à ce « haut lieu de la mémoire nationale », indique qu’il faut attendre 1996 pour que soit annoncé ce résultat. En témoigne notamment le rapport de 1987 intitulé « Les 953 fusillés du Mont-Valérien (1941-1944), parmi lesquels 161 Juifs ». Voy. notamment le site institutionnel du Mont Valérien, disponible à l’adresse suivante : http://www.mont-valerien.fr (consultée le 20 mai 2016). De même, le Mémorial de la déportation des Juifs de France recense 80.000 victimes juives alors que le ministère des Anciens Combattants considérait qu’il y en avait entre 100.000 et 120.000. Klarsfeld Beate et Klarsfeld Serge, Mémoires, op. cit., p. 425.

3  Klarsfeld Beate et Klarsfeld Serge, Mémoires, op. cit. pp. 9-84.

4  Klarsfeld Beate et Klarsfeld Serge, Mémoires, op. cit. pp. 94.

5  Ibid. pp. 95-190.

6  « Kiesienger, Nazi, Démission »

7  Klarsfeld Beate et Klarsfeld Serge, Mémoires, op. cit. pp. 169-209.

8  Ibid. pp. 219-248.

9  Ibid. pp. 394 et s.

10  Ibid. pp. 439 et s.

11  Ibid. pp. 509 et s.

12  En 1976, ils organisent un coup d’éclat à l’encontre de la Deutsche Vols Union (DVU), allemand. Klarsfeld Beate et Klarsfeld Serge, Mémoires, op. cit., pp. 413-416.

13  Lorsqu’ils manifestent contre l’arrivée au pouvoir du Freiheitliche Partei Österreichs (FPÖ), autrichien. Voy. Klarsfeld Beate et Klarsfeld Serge, Mémoires, op. cit., p.503.

14  Ils seront conclus le 2 février 1971. Klarsfeld Beate et Klarsfeld Serge, Mémoires, op. cit., pp. 253 et 320.

15  Klarsfeld Beate et Klarsfeld Serge, Mémoires, op. cit. pp. 265-282.

16  Ibid., p. 318.

17  Nous renvoyons à l’index détaillé, à la fin de l’ouvrage, pour les références bibliographiques liées à ces figures.

18  Ibid., pp. 411-452.

19  Ibid., pp. 411.

20  Ibid., pp. 545-547

21  Ibid., pp. 405 et 410.

22  Tilly Charles et Tarrow Sidney, Politique(s) du conflit – de la grève à la révolution, Paris, Les Presses de Science-Po, 2008, p. 355.

23  Ibid., p. 636.

24  Ibid., p. 673.

25  On constate toutefois, dans l’extrait ci-reproduit, la précaution oratoire qui consiste à souligner l’incapacité des auteurs à enjoliver leur récit, au bénéfice sous-jacent d’une pure narration des faits.

26  Todorov Tzvetan, Les abus de la mémoire, Paris, Arléa, 2004, 60 p.

Pour citer cet article

Jérôme Nossent, «Mémoires des époux Klarsfeld : « Et si on écrivait l’Histoire ?»», Cahiers Mémoire et Politique [En ligne], Cahier n°3. Varia, 83-88 URL : http://popups.ulg.ac.be/2295-0311/index.php?id=156.