Fédéralisme Régionalisme

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Suzanne Pasleau

Caractéristiques des bassins industriels dans l’Eurégio Meuse-Rhin

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Texte intégral

1Les bassins industriels ont profondément marqué l’histoire européenne. Ni l’Afrique, ni l’Asie, ni l’Océanie, ni même l’Amérique n’ont connu semblables territoires. En deux siècles à peine, ils ont achevé leur cycle de vie : héritiers des bassins houillers, leur genèse se situe, selon les régions, entre 1750 et 1850 et leur déclin débute dans les années 1960. Après avoir créé une richesse dont on peut difficilement calculer l’importance, ils sont aujourd’hui des assistés, des «héros fatigués de la Révolution Industrielle», reconnus comme tels par l’Acte unique européen et communément appelés «Régions de tradition industrielle» (R.E.T.I.). Ils n’ont pas survécu au produit qui les a engendrés : la houille ou le minerai1. Mais que désignent les termes «bassin industriel» ? Une juxtaposition de quelques définitions, toutes empruntées à René Leboutte, l’historien des bassins industriels, peut être proposée :

  1. «espace produit par la révolution industrielle et ses prolongements»2 ;

  2. «système dynamique d’agencement territorial en vue d’assurer le rendement optimum de l’industrie lourde par l’exploitation intensive des ressources régionales en matières premières, sources d’énergie et main-d’œuvre»3 ;

  3. «Black Country, [selon l’appellation des géographes], né de la concentration sur un espace réduit de l’extraction minière, des industries lourdes et de la main-d’œuvre»4.

2Ces différentes définitions reflètent bien la difficulté de cerner un espace industriel aux contours mouvants et au sein duquel économie, environnement et société sont interdépendants. Dans le cadre de cet exposé, nous allons nous limiter aux seuls facteurs géographiques, économiques et techniques afin de retracer, dans les grandes lignes, l’évolution du bassin triangulaire Liège-Verviers-Aachen5. Né à la suite de la Révolution Industrielle, survenue entre 1800 et 1840 au sein de l’Eurégio Meuse-Rhin, ce dernier se caractérise par une exploitation intensive du charbon et une interdépendance des activités au sein d’une industrie lourde (métallurgie et sidérurgie) en pleine expansion, héritage de la proto-industrialisation. S’y pratiquent, en outre, des économies d’échelle (concentration horizontale et verticale de l’appareil de production) et d’agglomération (concentration physique des entreprises et de la main-d’œuvre). Entre 1840 et 1870, le bassin triangulaire Liège-Verviers-Aachen est englobé dans le vaste croissant fertile de l’Europe (Nord de la France, Lorraine, Sarre, Wallonie, régions d’Aix-la-Chapelle et de la Ruhr, Haute-Silésie)6. Un siècle plus tard, il appartient encore à l’ensemble ouest-européen qui rassemble les régions de vieille industrialisation (bassins charbonniers britanniques, Nord/Pas-de-Calais, sillon Sambre et Meuse, Aachen, Ruhr).

1. Des traits communs aux bassins industriels

3Une histoire comparée a permis de dégager des traits communs aux bassins industriels. Ces derniers naissent au moment où s’opère le passage d’un système énergétique basé sur les sources renouvelables à celui qui accorde la primauté au charbon, source d’énergie non renouvelable. La suprématie houillère est alors étroitement liée à des innovations techniques majeures : machines à vapeur, production de fonte au coke, puddlage, laminage, etc. Le bassin industriel est un territoire construit pour répondre au défi lancé par la Révolution Industrielle. A l’origine, il est avant tout un gisement de charbon et/ou de minerais de fer. Ainsi, le bassin de Liège est d’abord un bassin houiller. On y extrait le charbon depuis le XIIIe siècle au moins. Dès avant la Révolution Industrielle, des industries du feu (forge, clouterie, armurerie, etc.) sont installées à proximité des puits de mine afin de profiter d’un combustible moins coûteux que le charbon de bois ou le bois.

4Cette concentration primitive se généralise au moment où le binôme charbon-sidérurgie s’affirme, à savoir dès que l’on se met à utiliser le coke pour produire de la fonte, que le puddlage est introduit pour transformer la fonte en fer et que le fer est élaboré aux laminoirs et à l’aide de marteaux actionnés par des machines à vapeur. Une telle concentration n’est toutefois pas la seule résultante de l’innovation technique ; elle dépend aussi d’une forte contrainte : l’importance des coûts de transport des produits pondéreux. Au début du XIXe siècle, la seule possibilité d’assurer la rentabilité des industries du feu consiste à les installer directement sur les matières premières. Tout est alors prévu en vue de réduire au maximum les déplacements : creusement de canaux ou proximité immédiate d’un cours d’eau navigable puis construction d’un vaste réseau ferroviaire qui permettent un désenclavement.  

5A techniques nouvelles, organisations productives nouvelles et territoires nouveaux. Au cours des décennies 1780-1840, la rupture avec l’ère proto-industrielle n’est pas aussi brutale qu’il n’y paraît. Durant le premier âge des bassins industriels (celui du charbon), la logique qui dicte la construction des territoires de l’industrie lourde relève encore des siècles antérieurs, ceux au cours desquels le transport des matières pondéreuses et celui de l’énergie dictent leur loi à la localisation des activités industrielles : l’exploitation immédiate, sur place, des ressources disponibles. La concentration sur le charbon concerne non seulement l’outil mais également la main-d’œuvre.

6La révolution industrielle n’étant pas apparue partout au même moment, on observe au moins trois grandes vagues dans la création des bassins industriels. La seconde s’étend sur la première moitié du XIXe siècle, avant l’invention du convertisseur Bessemer (1856). Dès 1800-1830, les premiers bassins du continent européen – dont ceux de Liège et d’Aix-la-Chapelle – apparaissent. Ils ont un point commun : ils sont nés avant l’apparition du chemin de fer, mais ne se développent qu’avec la formation du réseau ferroviaire vers 1835. Ce dernier apporte une solution au problème des transports et représente un bon client de la sidérurgie et de la houillerie. La troisième vague est contemporaine de la révolution de l’acier (1856-1890). Outre la création de nouveaux bassins, elle contraint les «anciens» à se reconvertir et à consolider la concentration verticale et horizontale des moyens de production. Elle donne lieu au cycle intégral et conforte la synergie houille-fer qui ultérieurement unira le bassin de Liège aux nouvelles mines de Campine.

7Durant l’entre-deux-guerres, le nom des entreprises sidérurgiques est synonyme de puissance (cf. Cockerill). D’autre part, la plupart des charbonnages atteignent leur plafond de production. Mais, les premiers signes d’affaiblissement apparaissent. La crise des années 1930 annonce le déclin des bassins industriels : les premières fermetures de charbonnages non rentables sont décidées. Jusqu’en 1957-1960, l’exploitation houillère demeure néanmoins une des industries-clés des bassins industriels. Mais à ce moment-là, l’Europe occidentale passe d’une situation de besoin en charbon (pour la reconstruction) à une situation d’abondance d’énergie (avec charbons importés, pétrole et gaz naturel). Est alors adoptée une politique de subventions visant à moderniser les installations, à accélérer la mécanisation, à maîtriser les coûts et aussi à entamer la reconversion des bassins houillers avec une nécessaire réduction de la production et de la main-d’œuvre. Au déclin de l’industrie charbonnière, s’ajoute la crise structurelle de la sidérurgie à partir de 1974. Depuis le second conflit mondial, cette branche d’activité souffre de l’apparition de nouveaux producteurs (URSS puis Japon, Corée du Sud, Inde, Brésil) mais également du déclin séculaire de la demande d’acier et de la mise au point du procédé de l’acier brut à l’oxygène (technique adoptée plus rapidement par les Japonais). La récession touche des bassins déjà victimes de l’état désastreux de l’extraction charbonnière et du textile. Mais, à l’inverse des charbonnages, il n’est nullement question de faire disparaître la sidérurgie, qui se maintient au prix de nombreux sacrifices. Organisés en fonction des besoins du secteur secondaire lourd, les bassins industriels subissent les durs effets d’une mutation profonde, liée à la globalisation de l’économie et aux progrès techniques et organisationnels.

8Deux siècles ont suffi pour voir naître, prospérer et disparaître les bassins industriels. L’émergence d’une nouvelle organisation productive signifie la suprématie des facteurs immatériels sur les facteurs matériels comme critère de localisation des activités industrielles. La rigidité des bassins d’industrie lourde cède le pas à la flexibilité des districts industriels. Du paradigme des pôles de croissance, on passe à celui des milieux innovateurs, vecteurs de synergies interrégionales pour la diffusion de l’innovation technologique et des résultats de la «Recherche et Développement». L’activité industrielle ne disparaît toutefois pas : on n’a jamais produit autant d’acier, de produits chimiques, de produits manufacturés qu’aujourd’hui. Elle subit une mutation globale. Dorénavant, la mobilité et la communication l’emportent sur la concentration dans l’espace de l’appareil de production et sur la proximité des matières premières. Le développement des moyens de transport, la baisse des tarifs de transport, l’harmonisation du prix de l’énergie sur de vastes espaces sont autant de facteurs qui rendent moins indispensable la concentration, tandis que la diversification des sources géographiques de matières premières pour les industries métallurgiques et chimiques ne justifie plus la localisation sur les gisements miniers.

9A la fin du XVIIIe siècle, on est passé de la proto-industrie à la révolution industrielle ; à la fin du XXe siècle, on est passé d’un secteur secondaire fortement marqué par l’abondance de main-d’œuvre et par la concentration de l’appareil de production à un secteur secondaire qui tend à se confondre de plus en plus avec le tertiaire (cfr. instauration d’une «société méta-industrielle») et qui, en raison de l’innovation technologique, exige de moins en moins de main-d’œuvre. Aujourd’hui, personne n’a intérêt à laisser les «bassins» devenir des déserts, tout simplement parce qu’ils font partie du cœur économique européen. De plus, ils laissent un patrimoine qui est loin d’être négligeable. Qu’il s’agisse des infrastructures de transport, de l’habitat ou du savoir-faire de la population, ils offrent une accumulation d’héritages qui entretient une rente de situation favorable pour l’avenir.

2. Le bassin triangulaire Liège-Verviers-Aachen

10Depuis le haut Moyen Age, les rebords du massif schisteux rhénan ne sont qu’une suite quasi ininterrompue de vallées industrielles dans lesquelles se sont multipliés forges, fourneaux au charbon de bois, fabriques de draps, verreries, etc. Le sillon Sambre et Meuse et la région d’Aix-la-Chapelle sont depuis le XIVe siècle réputés pour leur charbon. Cette ceinture industrielle millénaire va subir un profond remaniement au XIXe siècle, lorsque les industries du feu vont quitter les forêts pour s’installer sur les gisements charbonniers et/ou  de minerais. Ce changement va renforcer la «couronne» charbonnière formée des plus puissants bassins du Continent : ceux de Liège, de Charleroi, du Centre, du Borinage, de Valenciennes, de la Sambre, de la Lorraine, du Luxembourg et de la Sarre, d’Aix-la-Chapelle et enfin, sur la rive droit du Rhin, de la Ruhr.

a. La proto-industrialisation

11Au sein de l’Eurégio Meuse-Rhin, le système énergétique pré-industriel et le système énergétique utilisant massivement le charbon ont coexisté pendant une phase plus ou moins longue de proto-industrialisation. Au XVIIIe et au cours de la première moitié du XIXe siècle, le textile représente une industrie très importante, en termes d’emplois et de production : écoulant presque toutes ses exportations sur les marchés allemands, la draperie de Verviers rivalise avec celle de Montjoie et celle d’Aix-la-Chapelle et de Borcette (draps légers réputés pour la beauté et la perfection de la teinture). Peu dépendant du charbon même après l’introduction des machines à vapeur (à Verviers en 1816), cette branche d’activité n’est toutefois pas étrangère à la genèse des bassins d’industries lourdes. Ainsi, les manufactures textiles ont stimulé les industries métallurgiques productrices de mécaniques et de machines à vapeur (cfr. Cockerill à Verviers). A ce lien strictement technologique, s’ajoute une relation financière. Les centres textiles sont des lieux d’accumulation précoce de capitaux mobilisés au moment de la mécanisation et investis ensuite dans d’autres entreprises prometteuses (charbonnages, ateliers de construction mécanique et de machines à vapeur, etc.). Plusieurs grands capitaines d’industrie engagés dans l’industrie houillère, la sidérurgie ou la construction mécanique ont débuté dans le textile (dynastie Cockerill-Pastor à Verviers, Seraing, Aachen).

12La proto-industrialisation touche également le travail des métaux : dans le bassin de Liège, se retrouvent coutellerie, quincaillerie, armurerie, clouterie, etc. (Basse-Meuse et bassin aval). Dans celui d’Aix-la-Chapelle, coexistent l’industrie du laiton, l’industrie du fer (Zulpich, Düren, Eschweiler, canton de Gemund et de Montjoie) et la production d’aiguilles (à coudre, à broder, à tricoter) à Borcette et à Aix-la-Chapelle. Dans ce secteur d’activité, la filiation entre la phase de proto-industrialisation et l’émergence des bassins d’industries lourdes est directe. En outre, les ateliers qui fournissent des produits parfois très sophistiqués vont apporter le savoir-faire indispensable aux fabriques de construction mécanique, recherchant une haute habileté technique (montage des machines à vapeur) et une excellente qualité de production (aciers spéciaux, fontes de qualité constante).

13Depuis le XVIIe siècle, les nombreux charbonnages du bassin de Liège exportent vers la Flandre, le Nord de la France et les Provinces-Unies. Ceux d’Aix-la-Chapelle (Eschweiler) fournissent la région environnante. Plusieurs facteurs limitent cependant la production de houille : rareté des débouchés industriels, coût des transports par voiture, absence de canaux, exploitations à caractère artisanal. Dès la première moitié du XVIIIe siècle, l’exploitation houillère s’intensifie et profite, entre autres, de la construction de nouvelles routes indispensables pour favoriser les échanges commerciaux. L’adoption de la machine à vapeur de Newcomen dès 1720 dans le bassin liégeois marque un virage, mais son usage demeure encore restreint.

14Jusqu’au début du XIXe siècle, les investissements reposent largement sur l’autofinancement (profits générés par des opérations spéculatives de la période française, bénéfices accumulés dans les anciennes sociétés houillères héritées des siècles antérieurs, gains réalisés par la vente de machines textiles dans tout l’Empire). Les alliances familiales contribuent également à la formation du capitalisme industriel. Sous le régime hollandais, les investissements sont apportés par des spéculateurs, souvent étrangers à l’industrie charbonnière, et des métallurgistes désireux de contrôler leur approvisionnement en matières premières (comme Orban à Grivegnée ou Lamarche à Ougrée). Après l’indépendance de la Belgique, la Société Générale s’impose comme l’un des principaux moteurs financiers. L’Etat belge ouvre un débouché exceptionnel pour les charbonnages et la sidérurgie en décidant en 1835 la création d’un réseau ferroviaire.

15Outre plusieurs secteurs proto-industriels prospères et les investissements nécessaires, le bassin triangulaire Liège-Verviers-Aachen réunit des atouts géomorphologiques appréciables : gisements charbonniers, présence d’un cours d’eau navigable (la Meuse), plusieurs voies routières importantes. Ces dernières permettent d’être raccordé aux ports maritimes et aux métropoles administratives/industrielles déjà existantes ainsi qu’à un arrière-pays qui sert de réservoir de main-d’œuvre et de marché. C’est à Verviers que naît la Révolution Industrielle. En 1799, deux puissants patrons de manufacture de draps de laine, Iwan Simonis et Jean-François Biolley signent avec le mécanicien anglais William Cockerill un contrat d’exclusivité pour la fourniture d’assortiments de mécaniques à filer. En une décennie, c’est tout le microcosme industriel de la vallée de la Vesdre qui est bouleversé. La trajectoire de la famille Cockerill illustre comment à partir de la construction d’assortiments de mécaniques destinées aux filatures, toutes les étapes du processus de fabrication sont lentement investies. Si W. Cockerill s’en tient à la fabrication des métiers à filer, ses fils et son gendre, James Hodson, se lancent dans la fabrication de mécaniques à filer et de machines à vapeur (1816). Ce dernier fournit particulièrement les manufactures textiles locales mais également celles de Düren, Borcette et surtout Montjoie. Les relations économiques/industrielles au sein de l’Eurégio Meuse-Rhin sont déjà instaurées, elles vont se maintenir et s’intensifier au XIXe siècle, en dépit de l’instauration d’une frontière politique.

b. Des débuts dynamiques

1. Le bassin houiller et sidérurgique de Liège

16En janvier 1817, les frères Cockerill achètent à Guillaume Ier, souverain du Royaume des Pays-Bas, l’ancien château des Princes-Evêques, situé à Seraing. Jusqu’en 1823, 43 machines à vapeur (moteurs pour filatures, engins d’extraction ou d’épuisement pour les charbonnages, etc.) sont déjà produites dans les toutes nouvelles installations. Afin d’emporter un marché relatif à la construction de moteurs marins, John Cockerill – seul à la tête des entreprises depuis juin 1825 – propose de céder la moitié de l’établissement sérésien aux autorités hollandaises. Dans le but de produire son propre fer, il poursuit la construction du premier haut fourneau au coke de la région liégeoise, dont les essais aboutissent en 1830. Enfin, il acquiert des participations dans plusieurs charbonnages et minières en vue d’assurer directement l’approvisionnement en matières premières. Le complexe sidérurgique qui s’érige progressivement à Seraing ne possède alors aucun équivalent, même Outre-Manche. Le premier bateau à vapeur sort des ateliers en 1829. Cinq ans plus tard, John Cockerill s’entend avec le gouvernement belge pour le rachat de ses parts relatives à la créance délivrée sur les établissements sérésiens (4.000.000 francs, garantis par une hypothèque au profit de l’Etat). Désirant toujours briser le monopole anglais relatif à la construction de machines à vapeur, il continue à agrandir et à moderniser ses installations ; de plus, il se lance dans la conquête de marchés de plus en plus lointains.

17Décrétée par la loi du 1er mai 1834, la construction du réseau ferroviaire belge remplit le carnet de commandes de l’usine de John Cockerill ; de ceux-ci, sortent, en effet, les premiers rails et les premières locomotives du Vieux Continent. En 1836, un deuxième haut fourneau y est mis à feu. Malgré le soutien de l’Etat et de la Banque de Belgique, John Cockerill connaît des difficultés financières importantes. En vue d’éviter la faillite, les hommes politiques liégeois poussent les autorités nationales à intervenir. En cas de fermeture des Etablissements Cockerill (30.000 ouvriers), la région liégeoise serait confrontée à une véritable catastrophe économique et sociale. L’idée de créer une société anonyme avancée en août 1839 est refusée par John Cockerill, qui se met en quête de débouchés et de crédits supplémentaires à l’étranger. Le 19 juin 1840, celui-ci meurt à Varsovie, en laissant un passif très lourd. Ses héritiers, qui sont en même temps ses créanciers, acceptent de vendre certaines parties des avoirs. Ne trouvant aucun acheteur, les installations de Liège et de Seraing représentent l’apport majeur lors de la constitution de la S.A. pour l’Exploitation des Etablissements John Cockerill, créée le 20 mars 1842 et dirigée par l’Aixois Gustave Pastor, neveu et collaborateur de John Cockerill.

18Cockerill n’est pas le seul à se lancer dans l’innovation globale. A Grivegnée, près de Liège, les commerçants Joseph-Michel Orban et son fils Henri-Joseph rachètent, en 1821, les laminoirs Depauw et les transforment rapidement en une usine d’affinage de la fonte mettant en œuvre le procédé anglais du puddlage. A l’instar de Cockerill, ils entament une concentration verticale des moyens de production : propriétaires de charbonnages (dont celui de la Plomterie disposant, depuis 1811, d’une machine à vapeur pour la remontée du charbon), ils possèdent deux hauts fourneaux au charbon de bois, une platinerie et deux affineries dans le Luxembourg. Au lendemain de 1830, Henri-Joseph Orban fait construire un haut fourneau au coke. A l’inverse de Cockerill qui sollicite l’appui financier du gouvernement hollandais, il s’autofinance. En 1846, il décède. Huit ans plus tard, l’usine de Grivegnée est, à son tour, transformée en société anonyme. Créée en 1809, la fonderie de Charles Quiriny-Goreux se transforme, dix ans plus tard, en atelier de construction mécanique. En 1829, elle est achetée par Gilles-Antoine Lamarche qui, avec Richard Brain, entreprend la fabrication d’engins à vapeur. Le nouveau capitaine d’industrie prétend ériger un complexe sidérurgique plus grand encore que celui de Cockerill. En 1834, les ateliers d’Ougrée sont agrandis et modernisés mais ils ne disposent pas encore d’un haut fourneau. En 1811, la Société Charbonnière de l’Espérance introduit une demande de concession, seulement satisfaite en 1827. Dirigée par Frédéric-Louis Behr (originaire de Maastricht), elle débute la fabrication de fours à coke à partir de 1834. Puis, imitant les autres entrepreneurs liégeois, Behr et ses associés entreprennent de bâtir un véritable complexe sidérurgique.

19En 1805, Jacques-Daniel Dony met au point une méthode de réduction du minerai de zinc susceptible d’être exploitée industriellement. Concessionnaire de la mine de calamine de la Vieille-Montagne à Moresnet (région d’Aix), il connaît une sévère débâcle financière. Son entreprise est alors reprise par François-Dominique Mosselman, négociant d’origine bruxelloise. En 1837, avec la participation de la Banque de Belgique, est créée la S.A des Mines et Fonderies de zinc de la Vieille-Montagne, située à Angleur. C’est sans nul doute la première multinationale du Continent. Vers 1850, elle produit près de la moitié de la production mondiale de zinc.

20A côté de ces «géants» sidérurgiques, installés en amont de Liège, existe toute une cohorte de moyennes entreprises. Parmi ces dernières, une usine à fer blanc est établie, en 1846, par les frères Dothée dans le quartier du Longdoz (Liège même). Par ailleurs, la construction mécanique est représentée par la Société des Ateliers de la Meuse, fondée à Liège en 1825 (production de locomotives). Une telle expansion de la sidérurgie lourde sur le gisement houiller liégeois n’a toutefois pas mis fin au travail du fer à domicile ou en petits ateliers. Ainsi, l’organisation de la production armurière conserve son caractère proto-industriel pendant tout le XIXe siècle. De son côté, le charbon encourage la diversification industrielle : production de chaux, briqueteries, verreries, etc. En 1825-1826, sont fondées, dans une ancienne abbaye de Seraing, les cristalleries du Val-Saint-Lambert promises à une renommée internationale. Entre 1830 et 1880, 1.744 entreprises voient le jour dans le bassin de Liège. Toutes ne sont pas des unités sidérurgiques mais toutes ont besoin d’au moins une machine et d’outillage.

21Alors qu’il opère sa révolution en période de basse conjoncture (1810-1830), le  bassin industriel liégeois connaît une longue phase de prospérité entre 1831 et 1850. A ce moment-là, il regroupe 25 hauts fourneaux, dispersés dans 5 communes seulement (Seraing, Ougrée, Tilleur, Grivegnée et Sclessin) et appartenant à 5 sociétés (S.A. John Cockerill, S.A. des Charbonnages et Hauts Fourneaux d’Ougrée, S.A. des Hauts Fourneaux, Usines et Charbonnages de l’Espérance, la Société Orban et la SA. des Hauts Fourneaux, Usines et Charbonnages de Sclessin). De Malines, centre du réseau ferroviaire belge, une voie est tracée vers Ans, au-dessus de Liège en 1839 ; elle est ensuite prolongée, malgré d’importants obstacles naturels, par Liège et Verviers, jusqu’à Aix-la-Chapelle (1843). L’Escaut et la Meuse sont désormais reliés au Rhin. Sommets d’un bassin industriel triangulaire, les villes de Liège, Verviers et Aix-la-Chapelle constituent des débouchés importants.

2. Une forte présence liégeoise dans la région d’Aix-la-Chapelle

22Jusqu’en 1810-1820, la sidérurgie aixoise demeure distincte du bassin houiller : elle s’est développée le long des ruisseaux des massifs forestiers du Siegerland et du Sauerland. Réputé pour la qualité de son minerai, le premier est spécialisé dans la production de fonte et de fer, tandis que le second, bien desservi en énergie hydraulique mais moins riche en matières premières, s’est réservé les opérations de transformation. Outre l’exploitation des ressources naturelles (fer, plomb, zinc, calamine et charbon), le bassin d’Aix-la-Chapelle se lance dans la sidérurgie, avec l’aide de techniciens anglais mais aussi de Liégeois. Présents dès le début du XIXe siècle, ceux-ci installent d’abord quelques machines à vapeur destinées aux mines puis ils participent à la construction du réseau ferroviaire entre la Belgique et la Rhénanie dans la perspective d’étendre leurs activités à Düren, Eschweiler et Aix-la-Chapelle. Après l’achèvement de la ligne Anvers-Cologne, l’extension vers Minden est mise en chantier en 1845. Suivant la voie ferrée, la présence liégeoise s’étend en direction de Düsseldorf, Duisburg et la Ruhr.

23La famille Cockerill-Pastor est particulièrement bien implantée à Aix-la-Chapelle. En 1813, Charles-James et John Cockerill épousent deux Aixoises, Caroline et Frédérique Pastor, filles du riche fabricant de Borcette. En 1825, Charles-James s’établit à Aix-la-Chapelle (au château de Behrensberg dans lequel son père meurt en 1832). Il prend part à l’essor industriel en montant une fabrique de machines textiles (reprise ensuite par C. Vonpier), en achetant un charbonnage près de Stolberg et en aménageant une voie pour amener la production à Aix. En 1835, il fonde une verrerie à Münsterbusch, près de Stolberg. Enfin, il détient des parts dans les mines de Bleyberg. De son côté, John Cockerill a fondé à Aix une filature de laine et une fabrique de machines. Ayant acquis une mine de plomb et de zinc (Blei-Zink-Erzgrube Herrenberg), il installe une fonderie de zinc à Münsterbusch, noyau principal de la S.A. de Stolberg. Parmi ses relations d’affaires, le notaire aixois, Barthold Suermondt (époux d’Amélie Cockerill), devient un des cinq administrateurs de la S.A. Cockerill en 1842.

24Dès 1836, des Liégeois participent également à la fondation de la Société des charbonnages de la Wurm. Peu avant 1840, Jacques Piedboeuf (originaire de Jupille, près de Liège) établit à Aix-la-Chapelle une chaudronnerie. Un de ses fils crée, en 1845, des laminoirs et des forges (Aachener Waltz-und Hammerwerke) qui deviendront les célèbres Laminoirs de Rothe-Erde. Avec plusieurs notables des régions d’Aix-la-Chapelle, d’Eschweiler et d’Eupen, T. Michiels et J.-N. Bourdouxhe montent, en 1841, des laminoirs à Eschweiler-Aue (Telemach Michiels et Cie) repris, douze ans plus tard, par la Phönix Anonyme Gessellschaft für Bergbau und Hüttenbetriebe. Les usines de la Phönix sont ensuite transférées à Ruhrort et montées d’après les plans et sous la surveillance d’un autre Liégeois, Toussaint Bicheroux. A Aix-la-Chapelle, Joseph Fontaine (de Wandre, près de Liège) introduit l’industrie de la fine perce. Enfin, l’industrie du zinc et du plomb, qui utilise le procédé du Liégeois Dony, chevauche la frontière : d’une part, à Bleyberg près de Montzen, de l’autre à Stolberg où sont appelés des capitaux belges et des ingénieurs liégeois, entre les deux Altenberg exploités par la S.A. de la Vieille-Montagne.

25Durant la seconde moitié du XIXe siècle, l’exploitation des vastes et profonds gisements de la Ruhr déplace vers le Rhin et Outre-Rhin le centre de gravité industrielle allemand auparavant installé dans la région d’Aix-la-Chapelle. Certains entrepreneurs qui y ont débuté leurs activités (Thyssen, Hoesch, Poensgen) se déplacent aussi.

3. Les autres régions

26Avant la découverte des ressources charbonnières de Heerlen (vers 1910), la région de Maastricht ne correspond guère aux critères établis pour définir un bassin industriel. Quelques industries y sont cependant présentes :  une verrerie (1834) et une faïencerie – De Sphinx – (1836) fondées par Pierre Regout. Ensuite, l’achèvement du canal Maastricht-Liège favorise l’installation de nouvelles entreprises : la papeterie Lhoest-Weustenraedt (1850) – dont les fondateurs ainsi que le principal actionnaire (le banquier Emile Frésart) sont d’origine liégeoise –, la fabrique de Clermont et Chainaye pour la céramique (1851). De même, la liaison ferroviaire entre Maastricht et Aix (1853) puis Hasselt (1856), Liège (1861) et Eindhoven (1866) facilite les rapprochements avec les autres bassins de l’Eurégio Meuse-Rhin. En dépit de quelques industries, la région de Maastricht demeure rurale au XIXe siècle.

27Avant l’exploitation intensive des charbonnages de Campine au début du XXe siècle, le Limbourg belge ne présente aucune structure industrielle majeure. Enfin, la région d’Eupen se caractérise par une intense activité textile, héritée de la proto-industrialisation, mais également l’exploitation industrielle de la calamine (Moresnet) par la société liégeoise de la Vieille-Montagne, la fabrication de machines destinées à la draperie (Eupen), la céramique (Raeren), la manufacture du cuir et la fabrication du papier (Malmédy).

c. Le défi de l’acier et les premières fusions

28Jusqu’en 1873-1874, la prospérité règne dans le bassin liégeois. Alors qu’aucune nouvelle société sidérurgique n’est créée, les anciennes se consolident. Outre les capitaux fournis par les banques, elles bénéficient de l’intérêt des investisseurs étrangers pour l’extension du réseau ferroviaire belge ainsi que de l’expansion des relations commerciales avec l’Europe, également gagnée par la fièvre du railway. Outre du matériel ferroviaire, la S.A. John Cockerill diversifie sa production : navires transatlantiques, machines soufflantes, ponts, etc. Malgré l’essor, plusieurs sociétés sidérurgiques liégeoises fusionnent. Ainsi, en 1863, la Société Dothée et Cie unit sa destinée avec celle de la S.A. des Hauts Fourneaux, Usines et Charbonnages de l’Espérance, à Seraing (ancienne société Behr). Naît alors la Société des Charbonnages, Hauts Fourneaux et Laminoirs de l’Espérance, qui se transforme, en 1877, en Société métallurgique d’Espérance-Longdoz. Parallèlement à la concentration horizontale qui s’opère lentement dans la sidérurgie, les charbonnages du bassin liégeois commencent à se regrouper afin d’assurer une meilleure rentabilité ; ils restent entre les mains des sidérurgistes hantés par un énorme besoin en coke. A partir de 1873-1874, les prix des produits industriels – mais aussi agricoles –chutent notamment en raison d’importantes surproductions. Anciens clients, l’Allemagne et la France ont rejoint le groupe encore très fermé des pays industrialisés. Leurs produits se répandent sur le marché international, qui est alors saturé. Ne disposant plus de débouchés suffisants, les entreprises sidérurgiques liégeoises ralentissent quelque peu leur production. La récession perdure grosso modo jusqu’en 1895.

29Seconde révolution industrielle – avant l’ère de l’électricité –, celle de l’acier nécessite une restructuration du bassin liégeois. Dès 1863, la Société Cockerill se dote d’un convertisseur Bessemer. Dix ans plus tard, la création de l’Aciérie d’Angleur (Rossius et Pastor) rompt ce monopole et, la même année, la Société de Sclessin inaugure son convertisseur Siemens-Martin. En 1875, la région liégeoise compte déjà une douzaine de convertisseurs Bessemer, ce qui est peu mais s’explique par les difficultés d’approvisionnement en matières premières. Les aciéries locales doivent, en effet, importer d’Angleterre les fontes non phosphoreuses. Seule la Société Cockerill dispose de minerais non phosphoreux provenant de sa filiale, la Société Franco-Belge de Somorrostro. Le bassin de Liège profite des derniers changements techniques pour dépasser le Hainaut mais connaît toutefois quelques difficultés. Les hésitations à investir dans les appareillages coûteux et mal adaptés aux conditions locales sont compréhensibles pour des patrons déjà confrontés à une sévère récession économique. La solution vient du convertisseur basique Thomas-Gilchrist, mis au point en 1879 et adopté la même année par l’Aciérie d’Angleur puis par la Société d’Ougrée et celle de la Providence en 1893. Pour alimenter les aciéries Thomas, les industriels liégeois utilisent la minette de Lorraine.

30La relance économique survenant à la veille du XXe siècle impose à la sidérurgie liégeoise de remplir deux conditions : d’une part, l’extension de l’aire des débouchés au-delà de l’Europe et des océans [sur ce plan, les Etablissements Cockerill font figure d’exemples en déléguant des ingénieurs et en exportant des techniques ainsi que des capitaux en Russie et en Chine] et d’autre part, un rapprochement des sociétés implantées dans un périmètre relativement restreint par le biais du jeu des fusions, afin de réduire les coûts de production. Ne mentionnons que les principales : en 1892, la S.A. des Charbonnages et Hauts Fourneaux d’Ougrée fusionne avec la Société de la Fabrique de Fer dite d’Ougrée mais implantée à Seraing (ancienne société Lamarche), sous la forme de la S.A. d’Ougrée. Huit ans plus tard, cette dernière unit sa destinée avec celle de la S.A. des Charbonnages de Marihaye, sous la forme de la S.A. d’Ougrée-Marihaye. En 1911, la S.A. de Grivegnée fusionne avec la S.A. des Hauts Fourneaux et Aciéries d’Athus, sous la forme de la S.A. d’Athus-Grivegnée. Avant la première guerre mondiale, la sidérurgie liégeoise rassemble cinq «géants» : aux précédents s’ajoutent la Société Métallurgique d’Espérance-Longdoz et la S.A. John Cockerill.

31Dans le bassin liégeois, la production brute de houille stagne dès les années 1890, tandis que dans les bassins des Limbourg belge et néerlandais, elle débute et affiche  rapidement de hauts rendements. L’exploitation des charbonnages campinois s’organise selon un modèle différent de celui appliqué dans les  houillères liégeoises. Le nombre des sociétés détentrices de vastes concessions est relativement limité (7). De plus, l’interpénétration des holdings financiers et des sidérurgistes est forte (Cockerill, Coppée, Schneider). Le bassin d’Aix-la-Chapelle a cédé la place à celui de la Ruhr. Dans la région d’Eupen enfin, l’exploitation de la calamine se poursuit. Entre 1860 et 1870, de nombreuses entreprises spécialisées notamment dans la fabrication de machines pour la draperie sont créées. En 1908, est fondée la câblerie d’Eupen, alors la plus grande industrie de l’Est de la Belgique. Au début du XXe siècle, Saint-Vith devient un important nœud ferroviaire (minerai de la Lorraine vers la Ruhr et charbon dans le sens inverse) et abrite d’immenses ateliers de réparation du matériel.

d. L’indispensable restructuration

32Alors que la production annuelle de houille stagne dans le bassin de Liège, elle augmente dans le Limbourg belge. Au lendemain de la seconde guerre mondiale, des subventions sont accordées aux charbonnages liégeois (de 1952 à 1956), afin de faciliter une restructuration du secteur. Mais la haute conjoncture de l’époque jointe aux subsides communautaires et nationaux ne facilite pas les restructurations qui s’imposent. Entre 1953 (instauration de la CECA et début des mesures de rationalisation) et 1980 (fermeture de Blégny-Trembleur), 35 sièges sont fermés et 30.000 emplois disparaissent.

33La vague de concentration sidérurgique entamée à la fin du XIXe siècle se poursuit pendant tout le XXe siècle. En 1945, la S.A. Cockerill absorbe la S.A. d’Angleur-Athus (formée de la réunion, en 1927, de la S.A. d’Athus-Grivegnée et de la S.A. des Aciéries d’Angleur et des Charbonnages belges). A l’inverse des autres Etats européens, les installations industrielles belges en général et liégeoises en particulier ont subi peu de dommages pendant la guerre. La reconstruction d’abord et la Guerre de Corée ensuite provoquent un accroissement de la demande en produits sidérurgiques. La conjoncture internationale influence fortement l’essor de la sidérurgie du bassin de Liège. Or, la plupart des équipements, s’ils ne remontent pas carrément au siècle dernier, datent des années’20. Dans l’ensemble, ils ont connu peu d’améliorations, en raison de la succession de divers avatars (au nombre desquels deux conflits mondiaux, la récession des années’30, etc.). Il en découle rapidement que les prix des produits sidérurgiques liégeois sont trop élevés pour être compétitifs !

34En 1950, à la veille même de l’instauration de la C.E.C.A., trois géants sidérurgiques liégeois demeurent : la S.A. John Cockerill, la S.A. d’Ougrée-Marihaye et la Société Métallurgique d’Espérance-Longdoz. Les nouvelles mesures adoptées à l’échelle européenne imposent de revoir les structures en place, de fermer les entreprises marginales et de moderniser les installations. Au cours des trois décennies suivantes, la S.A. Cockerill apparaît véritablement comme l’épicentre de la sidérurgie liégeoise. En 1955, la S.A. Cockerill-Ougrée est constituée, à la suite de la  réunion avec la S.A. d’Ougrée-Marihaye. Onze ans plus tard, un rapprochement est opéré avec une grande société du Hainaut, la S.A. des Laminoirs, Hauts Fourneaux, Forges, Fonderies et Usines de la Providence, située à Marchienne et créée en 1846. En 1970, l’autre «géant» sidérurgique du bassin de Liège, la Société Métallurgique d’Espérance-Longdoz, qui dispose du  vaste complexe moderne de Chertal, est aussi absorbé. Naît alors la S.A. Cockerill-Ougrée-Providence et Espérance-Longdoz, en abrégé «Cockerill».

35Lorsque la récession mondiale débute en 1974, les économistes préconisent de regrouper tous les atouts techniques, financiers et commerciaux. Ils défendent le principe des économies issues de la concentration des entreprises. Or, la crise qui perdure montre que les «géants» sidérurgistes sont trop inertes pour s’adapter aux changements technologiques, sociaux, institutionnels, etc. En outre, aucune taille maximale ne peut être arrêtée une fois pour toutes. D’autres facteurs doivent, en effet, être pris en compte : diversification des produits, facilité d’adaptation rapide au progrès technique (avec l’ère de l’informatique et de l’automatisation), supériorité des filiales géographiquement dispersées, etc. Durant les années 1970, plusieurs filiales sont attachées à la Société Cockerill (S.A. Phénix Works, S.A. des Usines à Tubes de la Meuse à Flémalle-Haute). En 1981, une nouvelle fusion cèle définitivement les destinées des bassins sidérurgiques de Liège et de Charleroi. La Société Cockerill se rapproche du Triangle de Charleroi (Hainaut-Sambre, Laminoirs du Ruau, Thy-Marcinelle et Monceau) ; est constitué le Groupe Cockerill-Sambre, leader wallon de la sidérurgie, concurrent des autres «géants» belge (Sidmar, site maritime implanté à Gand), européens (Hoogovens aux Pays-Bas, Arbed au Luxembourg, Usinor-Sacilor en France, Thyssen Krupp Stahl en Allemagne) et mondiaux (Nippon Steel au Japon et National Steel aux Etats-Unis). Au lieu de s’isoler géographiquement et technologiquement, le Groupe Cockerill-Sambre poursuit les rapprochements. Depuis 1998, il est devenu une filiale (pour la production d’aciers plats au carbone) du groupe français USINOR et ensuite intégré ARCELOR.

En guise de conclusion, un tour d’horizon

36Au sein de la région de Liège, coexistent encore sidérurgie, métallurgie et secteur alimentaire, secteur énergie-gaz-eau, secteur de la construction, secteur extraction et industries des minéraux non métalliques. Malgré cette structure de production variée et maints efforts de reconversion, se marquent une profonde désindustrialisation et une importante tertiarisation (= restructuration et réorganisation d’activités traditionnelles : sidérurgie, production d’armes, de moteurs d’avions, de chaudières, de ciment ; de pneus, d’eau minérale, de bière, etc.). Secteurs dominants de l’économie liégeoise pendant près de deux siècles, la houille, la métallurgie et la sidérurgie ont été victimes de crises structurelles, survenues à la suite de profonds changements technologiques et de la mondialisation de l’économie. Alors que la première branche a aujourd’hui complètement disparu, les autres ont survécu mais au prix de nombreuses adaptations et fusions. Depuis 1817, l’usine Cockerill a ainsi totalement perdu son caractère local et régional ; elle est devenue la filiale d’un groupe sidérurgique aux dimensions mondiales !  

37Aujourd’hui, la structure économique de la région du Limbourg belge se divise en trois branches de production : métallurgie, transports et bâtiments-travaux publics. Elle est également dominée par la présence d’unités à caractère international : industrie chimique ainsi que fabrications métalliques, mécaniques, électricité et électronique.

38En un demi-siècle (1910-1960), le charbon est devenu, au sein de la région de Maastricht, le premier secteur économique et a imposé une monostructure économique, sensible aux crises charbonnière et sidérurgique. Actuellement, la diversification économique et la formation sont des atouts de la région.

39La région d’Aix-la-Chapelle rassemble plusieurs branches d’activité : construction mécanique, industrie électronique, industrie chimique, fabrication et manufacture de papier, production de verre, traitement des plastiques, industrie alimentaire, industrie textile. Sa reconversion industrielle s’appuie sur des secteurs/industries de pointe, pourvoyeurs d’emplois hautement qualifiés.

40Aujourd’hui, la région d’Eupen présente enfin une structure agraire au sud et une structure industrielle au nord.

41A l’aube du XXIe siècle, une série de concepts – tels que désindustrialisation, société post-industrielle, R.E.T.I. (régions à tradition industrielle) – accrédite l’idée qu’une ère – celle de l’industrie (grande industrie ou industrie lourde) – est désormais révolue. Mais l’industrie comme telle ne disparaît pas, elle évolue en s’accompagnant de nouvelles localisations. Mise au défi par la globalisation de l’économie, elle atteint même des niveaux records de productivité. Elle fait l’objet d’innovations technologiques telles qu’il est légitime de postuler qu’une nouvelle Révolution Industrielle basée sur l’automatisation, les télécommunications, les réseaux de services se déroule. Pour l’ensemble des bassins de l’Eurégio Meuse-Rhin, on peut parler d’une désindustrialisation relative et non absolue touchant les anciens pôles de croissance à forte densité d’industries lourde et de main-d’œuvre. Faut-il en déduire que c’est la fin des bassins industriels ? Certainement en ce qui concerne les structures héritées du XXIe siècle. Mais leur atout réside ailleurs : dans le fait d’être des systèmes aptes, dès l’origine, à se transformer et donc à s’intégrer dans de nouveaux réseaux engendrés par la globalisation de l’économie.

Bibliographie

42Eurégio Meuse-Rhin, Munich, 1997.

43Gazon (J.) et Delaval (Th.), Connaître l’Eurégio Meuse-Rhin : région transfrontalière dans l’Europe des régions, 1992.

44Gritsai (O.), Treivish (A.) et Vandermotten (Chr.), «Les vieilles régions industrialisées européennes dans la perspective historique globale des rapports “Centre-périphérie

Notes

1  Leboutte (R.), Vie et mort des bassins industriels en Europe, 1750-2000, Paris, 1997, p. 9-10.
2  Leboutte (R.), Les bassins industriels en Europe. Production et mutation d’un espace 1750-1992, Florence, 1993, p. 1.
3  Leboutte (R.), «Pour une histoire des bassins industriels en Europe» in Leboutte (R.) et Lehners (J.-P.), Passé et Avenir des Bassins industriels en Europe, Luxembourg, 1995, p. 3.
4  Leboutte (R.), Les bassins industriels en Europe, op.cit., p. 13.
5  Peuvent aussi être envisagés le peuplement et l’évolution de la population (et de ses composantes majeures), l’aménagement du territoire et les infrastructures.
6  A l’Est, se trouvent le Dombass et au sud, les bassins miniers et métallurgiques de la Méditerranée.

Pour citer cet article

Suzanne Pasleau, «Caractéristiques des bassins industriels dans l’Eurégio Meuse-Rhin», Fédéralisme Régionalisme [En ligne], Volume 3 : 2002-2003 - Mobilité et identités dans l'Eurégio Meuse-Rhin, URL : http://popups.ulg.ac.be/1374-3864/index.php?id=298.

A propos de : Suzanne Pasleau

Chef de travaux à l'Université de Liège, Département des Sciences historiques