Fédéralisme Régionalisme

1374-3864 2034-6298

 

depuis le 05 février 2011 :
Visualisation(s): 2907 (19 ULiège)
Téléchargement(s): 0 (0 ULiège)
print          
Jean-Pierre Mbwebwa Kalala

Nationalisme et démocratie, quels concepts pour l’Afrique ?

Article Open Access

Introduction

1A l’heure actuelle, le thème de démocratie est fort discuté en Afrique. Les partis uniques ont échoué un peu partout en Afrique, les dirigeants politiques se sont durant des années enrichis impunément alors que l’ensemble de leurs populations a vu son niveau de vie régresser comparativement à ce qu'il était à l’indépendance. Quelles réalités sont-elles engendrées par le problème du nationalisme dans ces conditions où la majorité de la population africaine exige la démocratie ? En d’autres termes, quel lien établir entre la démocratie rêvée par une plus grande partie des Africains et le nationalisme ?

2Pour répondre à ces interrogations, il est nécessaire d’examiner brièvement en quels termes se pose le problème du nationalisme en Europe. De là, nous allons parler du nationalisme à l’heure de la démocratisation de l’Afrique.

3En effet, en lisant les spécialistes du nationalisme en Europe, nous apprenons que la situation diffère selon qu’il s’agit de l’Europe occidentale ou de l’Europe de l’Est. La majorité de ces auteurs affirme que la question de nationalisme se pose avec moins d'acquitté en Europe occidentale qu’en Europe de l’Est. Il y a évidemment de ce point de vue des exceptions qui sont relevées pour le nationalisme en Europe occidentale, notamment l'ETA en Espagne, l'IRA en Irlande, etc. Il semblerait que la foi dans l’Union européenne ait un effet significatif sur l'attitude des Européens qui, dans leur plus grande majorité, cessent de croire dans leurs frontières nationales pour miser sur celles de l’Europe en tant qu’entité unifiée.

4Par contre, dans les pays de l’Europe de l’Est, le nationalisme s’y manifeste en se greffant sur la religion, la langue, l’ethnie, etc. Certains auteurs croient savoir que l’effondrement de l’ex-URSS a offert aux populations de la région l’occasion de revendiquer un Etat correspondant à leur prétention tantôt ethnique, tantôt religieuse, tantôt linguistique,… Nous avons ainsi assisté à des conflits tendant à des séparations essentiellement motivées par la nécessité de vivre avec des gens ayant la même ethnie, la même religion, la même langue. C’est à cause de ce genre des mobiles que la Yougoslavie a éclaté en plusieurs morceaux, devenus des Etats-nation, que la Tchécoslovaquie a subi le même sort, sans oublier ce qui est arrivé à l'ex-URSS.

5Une des leçons à tirer de ce nationalisme européen c’est qu’il s’agit souvent d’une revendication impliquant globalement les personnes qui appartiennent à un même Etat. Partant de là, on parle de l’Etat-nation pour essayer de faire correspondre une telle nation à un tel Etat européen précis.

Aux origines des nations africaines

6Dans leur configuration actuelle, les Etats d’Afrique sont le produit de la Conférence de Berlin tenue entre les grandes puissances occidentales d’antan du 15 novembre 1884 au 26 février 1885. C’est en effet à cette conférence que les puissances coloniales se partagèrent les territoires ou colonies qu’elles vont exploiter jusqu’au début des années 1960, période à laquelle une bonne partie des pays africains accéda à l’indépendance.

7Avant la Conférence de Berlin, les Africains appartenaient aux ensembles politiques (empires, royaumes,… ) contrôlés selon les cas par des chefs traditionnels régnant au nom de la coutume. Il s’agissait des ethnies réunissant des individus parlant une même langue, partageant l’essentiel des us et coutumes ou tout au moins se reconnaissant relever de l’autorité d’un même chef traditionnel. A cette époque, la nation se réduisait essentiellement sinon uniquement aux dimensions de l’ethnie.

8Mais quand les Européens dessinèrent la nouvelle carte géographique de l’Afrique à Berlin, le territoire confié à un tel ou tel Etat européen, et dénommé alors colonie, comprenait dans la plupart des cas des ethnies différentes, dont les populations n’avaient pas forcément des rapports cordiaux avant cette conférence de Berlin. Les ethnies condamnées de cette manière à partager la même identité coloniale apprirent à vivre ensemble. Parfois, ces ethnies se virent obligées de taire leurs différends d’avant Berlin pour se mettre au service de la même autorité coloniale résolue à les engager toutes dans sa logique répondant en général du souci de maximiser l’exploitation au profit de la métropole. C’est dans ce contexte que dans l’Etat Indépendant du Congo, devenu plus tard Congo belge, les Bakongo, les Baluba, les Bayaka, les Mongo, les Hunde, etc. se découvrirent tous Congolais. "Congolais" devint pour toutes ces personnes appartenant à des ethnies diverses leur nouvelle identité de référence internationale. Au regard de ce critère et au bout des quelques décennies, les autochtones intégrèrent leur nouvelle identité. Les Africains devinrent Congolais, Ruandais, Sénégalais, Angolais, Ivoiriens, Camerounais, Zambiens, Somaliens, etc. Autrement dit, les Africains furent obligés de ne plus s'identifier au travers de leur ethnie pour se présenter par la nouvelle identité nationale.

9Au moment d’accéder aux indépendances nationales, les leaders politiques africains ne crurent pas bon de changer cet ordre identitaire colonial. Les Etats dessinés à Berlin survécurent aux indépendances et de plus les nouveaux dirigeants politiques misèrent sur cette réalité pour perpétuer l’autorité coloniale en devenant à leur tour les maîtres de tous leurs compatriotes. Les leaders politiques du début des années 1960 vont devoir s’appuyer sur ces identités pour renforcer les nations décidées à Berlin. Cette position sera même soutenue par la Charte de l’Organisation de l’Unité africaine (OUA) qui consacre le principe de l’intangibilité des frontières nationales héritées de la colonisation, autrement dit telles que tracées à la Conférence de Berlin. Avouons que cette situation arrangeait les puissances occidentales qui voyaient en cela l’approbation de leur œuvre. Pour illustrer ces propos, il suffit de penser à l’étouffement avec l’aide de l’ONU des sécessions (katangaise au Congo et biafraise au Nigeria) qui étaient en définitive des manifestations de ce qui est désormais qualifié de nationalisme par la Communauté internationale sans préjugé défavorable.

10C’est souvent pour solidifier la nation que le parti unique fut instauré dans bien des pays africains. Le prétexte avancé à cette époque était d’éviter la dispersion des énergies nationales de sorte que tous les compatriotes étaient tenus de se contenter de ce seul cadre national, parti unique, susceptible de promouvoir le développement national. Trois décennies après les indépendances, l’échec de l’Etat-nation est patent. Le parti unique n’a pas réussi à supprimer les sentiments ethniques dans la tête des Africains. Il les a même parfois renforcés notamment par des pratiques de favoritisme axées sur le népotisme ou le clientélisme politique. Quant au développement qui est un autre mobile de la priorité accordée à l’édification de la nation, le résultat ne semble guère satisfaisant dans la plus grande partie de l’Afrique. C’est dans ces conditions qu’il y a un certain intérêt à savoir ce que produit le nationalisme dans un cadre institutionnel voulu démocratique par la majorité de la population africaine ces dernières années.

Quel nationalisme à l’heure de la démocratisation de l’Afrique ?

11Depuis le processus de démocratisation qui se développe dans de nombreux pays africains, le nationalisme ne repose plus sur la base de l’Etat, perçu comme la principale autorité organisant l’essentiel du pouvoir sur le territoire renfermé à l’intérieur des limites frontalières tracées à Berlin. Ce nationalisme prôné par les leaders politiques des années 1960 n’est plus de mise. Faute d’avoir trouvé leur compte dans ce nationalisme, les populations africaines et plus particulièrement les petites gens se mettent à la recherche d’autres voies. Il faut reconnaître que les dirigeants politiques ont largement profité de leur position dans l’appareil de l’Etat et surtout du parti unique pour amasser des fortunes personnelles en même temps qu’ils appauvrissaient les finances publiques.

12Quand souffle le vent de la liberté et de la démocratie, les masses populaires se mettent à rêver d’un autre degré de nationalisme, celui qui est particulièrement tributaire des intérêts propres à telle ou telle ethnie, région, etc. En effet, plusieurs niveaux d’interprétation interviennent désormais dans la définition de ce qui se doit d’être considéré comme nationalisme en Afrique.

13Ce nouveau nationalisme se développe spécialement maintenant du fait des hommes politiques en quête de légitimation de pouvoir. Alors que la population conteste ses dirigeants qui ont failli à leur tâche, les hommes politiques essayent chacun de leur côté de justifier leur position dans l’appareil de l’Etat en considérant leur ethnie comme base de la légitimité de leur pouvoir. C’est ainsi qu’un homme politique va réclamer d’entrer au gouvernement simplement puisqu’il est ressortissant de tel ou tel autre groupe ethnique. Un autre politicien ira réclamer d’être nommé gouverneur de province arguant qu’il fait partie de l’ethnie majoritaire dans la province. A cause des arguments de ce genre, le nationalisme limité à l’ethnie fait son chemin.

14D’autre part, les petites gens confrontées à une crise aiguë cherchent de leur côté la meilleure manière de sortir de l’impasse. Une grande partie de ces personnes démunies pense qu’elle souffre puisque d’autres lui prennent la part qui lui serait revenue naturellement. C’est dans ce sens que l’on a vu parfois des pauvres gens s’en prendre à d’autres de même condition qu'eux simplement du fait de n’être pas originaires du lieu. Les épurations ethniques qui ont eu lieu en 1993 au Congo (Zaïre), dans la province du Katanga (Shaba), rentrent dans cette logique. Bien sûr que les hommes politiques manipulaient les masses dans ce dernier cas mais cela n’aurait pas réussi si les populations de la base n’y avaient pas trouvé un moyen de résoudre leur misère. Ces populations pensaient en effet qu’en chassant les “étrangers

Pour citer cet article

Jean-Pierre Mbwebwa Kalala, «Nationalisme et démocratie, quels concepts pour l’Afrique ?», Fédéralisme Régionalisme [En ligne], Volume 1 : 1999-2000 - Nationalisme et démocratie, URL : http://popups.ulg.ac.be/1374-3864/index.php?id=274.

A propos de : Jean-Pierre Mbwebwa Kalala

Professeur aux Facultés Catholiques de Kinshasa