Phantasia

0774-7136

 

depuis le 02 février 2015 :
Visualisation(s): 239 (5 ULg)
Téléchargement(s): 7 (0 ULg)
print          
Laurent Van Eynde

Un monde nouveau
Découverte, connaissance et scepticisme

Article Open Access

Document(s) associé(s)

Version PDF originale

Résumé

Cet article se propose d’étudier les résonances de la découverte du Nouveau Monde dans la construction des modalités modernes de la connaissance. Les textes de Christophe Colomb et d’Amerigo Vespucci révèlent la difficulté que pose d’emblée à la pensée moderne naissante l’intégration d’une révolution cartographique. Loin de participer d’un quelconque enthousiasme univoque, cette découverte joue ensuite un rôle essentiel dans l’élaboration du scepticisme et dans la naissance de formes historiques inquiètes, comme le montre l’analyse de textes de More et de Montaigne. La découverte du Nouveau Monde constitue ainsi une origine cartographique de la négativité épistémique moderne.

Abstract

This paper aims to examine the effects of the discovery of the New World over the construction of modern modalities of knowledge. The writings of Christopher Columbus and Amerigo Vespucci reveal the difficulty to integrate a cartographic revolution inside the modern thought. Far from joining any unambiguous enthusiasm, this discovery plays a key role both in the elaboration of skepticism and in the birth of anxious historical forms, as will demonstrate the analysis of the writings of More and Montaigne. The discovery of the New World thus constitutes a cartographic origin of modern epistemic negativity.


Introduction

1 « La seule exigence d’ordre géographique que ma démonstration impose au lecteur est la suivante : il faut qu’il oublie tout ce que lui ont appris nos atlas si complets, et qu’il commence par effacer, sur la carte qu’il a dans la tête, la forme, l’allure générale et jusqu’à la présence du continent américain. Celui qui saura faire descendre dans son âme l’obscurité et les incertitudes de ce siècle lointain pourra seul ressentir la surprise, l’enthousiasme de toute une génération lorsque, dans ce qui était jusque là l’infini, s’ébauchèrent peu à peu les premiers contours d’une terre insoupçonnée »1. Tel est l’incipit (ou presque) du petit essai que Stefan Zweig a consacré, sous le titre Amerigo, au navigateur Amerigo Vespucci. Cette citation liminaire se justifie par deux raisons essentiellement complémentaires. D’une part, nous pouvons prendre en charge l’adresse de Zweig à son lecteur car l’enjeu de cet article est de saisir le rapport au Nouveau Monde statu nascendi, émergeant des brumes et transformant la représentation et la perception du monde. Mais d’autre part, la perspective de Zweig s’annonce d’emblée opposée à ce que nous nous proposons de montrer. Et cette tension nous importe. Classiquement, beaucoup trop classiquement, Zweig évoque « l’enthousiasme de toute une génération ». Et ainsi se trouve associée à la découverte du Nouveau Monde l’image d’une modernité active, triomphante, confiante, entreprenante même. Cette modernité assurée d’elle-même serait donc née en 1492, avec 1492 ou aurait pour la première fois atteint sa pleine puissance avec les grandes découvertes. Mais c’est alors, à vrai dire, la caricature de la modernité qui se nourrit de la caricature de 1492 et réciproquement. Pour notre part, nous voudrions échapper à une telle grosseur de trait en travaillant plutôt les incertitudes, les angoisses, les ébranlements qui naissent de cette découverte – bien plus, donc, que la seule surprise qu’évoque Zweig en plus de l’enthousiasme. Nous voudrions ainsi nourrir, depuis ce qui est pensé couramment comme le seuil de l’époque moderne, la compréhension du doute moderne, de la négativité qui travaille de part en part la pensée de l’époque moderne et sa prétention à la connaissance. S’il ne peut être question de nier tout enthousiasme à l’œuvre des grandes découvertes, et essentiellement celles de Colomb et de ses successeurs immédiats, il faut en même temps saisir la puissance sceptique qui en reçoit comme sa forme et qui jouera un rôle décisif dans toute la suite de la modernité. Notre hypothèse initiale est que l’ambiguïté constitutive de la modernité et de ses formes propres (parmi lesquelles l’histoire) est inséparable d’une cartographie pensée conjointement et indissolublement comme fixation et ébranlement, comme tracé et tremblement, comme institution et révolution.

2 Mais s’il s’agit de réfléchir l’histoire de la pensée moderne, tout particulièrement de la philosophie moderne, fût-ce à travers des représentations de l’espace du monde, pourquoi vouloir à tout prix prendre son élan dans la contingence d’un événement historique particulier – 1492… ? C’est que notre intention est de penser à partir de l’événement historique dans toute son épaisseur, c’est-à-dire en tenant compte de l’acte même de sa constitution par l’ensemble des actes et des discours, du témoignage direct jusqu’à la science historique. Il s’agit bien de penser au départ de l’effectivité historique et de s’efforcer de comprendre l’expérience de l’homme à partir de la multiplicité de ses variations. En retenant l’effectivité d’un événement historique comme la découverte du Nouveau Monde, nous cherchons à saisir l’existence humaine dans une expérience limite, comme une idée directrice qui se serait concrétisée, effectuée.

3En effet, mesure-t-on pleinement ce que signifient, ce qu’impliquent l’idée et l’expression de « Nouveau Monde » ? Un monde nouveau, différent, au cœur de ce monde qui est le quotidien des hommes de la fin du XVème siècle. Et pas seulement différent comme peuvent l’être l’empire ottoman, l’orient des épices ou l’Afrique qu’on longe et aborde déjà depuis plusieurs décennies. Ces zones-là, ces expériences-là, pour surprenantes qu’elles puissent être sans doute, s’inscrivent dans un même horizon mondain, dans une continuité perceptive et discursive. Il ne s’agit pas de mondes nouveaux. Ni même de mondes autres. Tandis que le Nouveau Monde a la puissance inouïe de faire entrer un monde nouveau dans le monde commun. Car c’est bien de cette contradiction imprévue qu’il s’agit : l’autre dans le même. L’altérité radicale dans la continuité. Non pas un monde parallèle, dont l’altérité peut distraire ou amuser, mais un Nouveau Monde dont l’altérité contraint par son effectivité même à réinterroger ce qu’est l’expérience du monde et de ses horizons – sans que jamais le penser à nouveau puisse prétendre réduire cette subite altérité contraignant l’intime.

1. Découverte – Colomb et Vespucci

4 C’est dans la nuit du 11 au 12 octobre 1492 que la terre apparaît aux marins de la Santamaria, puis de la Pinta et de la Niña. Mais quelle est cette terre ? Bien sûr, Colomb ignore qu’il s’agit alors d’un Nouveau Monde. Inspiré par divers cartographes de l’époque et notamment par la célèbre carte du florentin Toscanelli, il prétend rejoindre en voguant vers l’Occident les Indes si riches, mais devenues difficilement accessibles par les terres à cause des obstacles qu’oppose aux européens l’empire ottoman.

5Mais après tout, est-ce si évident ? Colomb n’a-t-il jamais envisagé de découvrir un monde nouveau ? A lire scrupuleusement ses textes (notamment ses lettres), ainsi que les notes prises en marge des œuvres des cosmographes de son temps dès avant son voyage de 1492, il apparaît que sa conception du monde, parce qu’héritée de visions médiévales, envisage la possibilité d’un quatrième continent2. Mais en même temps, la lettre à Santangel, par exemple, que Colomb rédige au retour de son premier voyage, et alors qu’il est encore sur sa caravelle, n’évoque que les Indes. Il faudra attendre le troisième voyage de Colomb, de 1498 à 1500, pour qu’il fasse sérieusement l’hypothèse d’un autre continent après avoir atteint enfin la terre ferme au golfe de Paria, au Venezuela. A tout le moins, une ambiguïté forte demeure chez Colomb.

6 Cette ambiguïté a favorisé ce que certains, dans les siècles qui ont suivi et cela dès le XVIème siècle, ont considéré comme un détournement de la gloire de Colomb au profit d’Amerigo Vespucci. Ainsi, sous la plume de Las Casas, dans son Histoire des Indes, écrite en 1552, on lit : « Je dois faire mention ici du tort qu’Amerigo semble avoir fait à l’Amiral, lui ou peut-être ceux qui ont fait imprimer les Quatuor Navigationes. On attribue à lui seul, sans nommer personne d’autre, la découverte de la terre ferme. Il paraîtrait qu’il a inscrit le nom d’Amérique sur les cartes et aurait ainsi manqué gravement envers l’Amiral. […] Il s’est répandu dans le monde qu’il avait le premier abordé la terre ferme. Si lui-même a propagé ce bruit à dessein, c’est grande méchanceté de sa part, et s’il n’est pas coupable, il a du moins l’air de l’être ». Et plus loin : « Les écrivains étrangers nomment le nouveau continent America, c’est Columba qu’il faudrait dire »3. Ces lignes de Las Casas peuvent prêter à sourire : il s’agit de s’immiscer dans une rivalité sans doute assez secondaire, après tout, et dont les termes, sinon l’enjeu, sont si mal assurés qu’il en conclut de manière quelque peu pathétique par un « S’il n’est pas coupable, il a du moins l’air de l’être ». Mais laissons à Las Casas le mérite de bien poser les termes du problème à travers ses incertitudes, puisque l’affaire n’est toujours pas tranchée aujourd’hui et ne le sera sans doute jamais de manière définitive. Même si nous allons nous décaler dans un instant de cette rivalité d’hommes vers une polarisation épistémique qui doit nous occuper bien plus, disons quand même en deux mots ce dont il s’agit.

7 En 1503, paraît sous le nom de Vespucci un texte intitulé Mundus Novus, puis entre 1504 et 1506 la Lettera, c’est-à-dire la Lettre d’Amerigo Vespucci sur ses quatre voyages. Ces textes, tout particulièrement la Lettera, évoquent un voyage entrepris en 1497 et qui aurait permis à Vespucci d’atteindre le continent avant Colomb, qui n’y toucha qu’en 1498. Pourtant, il faut fortement relativiser cette rivalité. D’une part, Vespucci était avant tout un commerçant, qui avait certes accumulé d’importantes connaissances en matière de navigation et de cosmographie, mais qui n’était pas à la tête de ces expéditions. Il les accompagnait tout au plus – à l’exception, semble-t-il, de son quatrième voyage au cours duquel il dirigea l’une des caravelles envoyées par le Roi du Portugal. D’autre part, les textes publiés sous le nom de Vespucci ont été largement manipulés, altérés, au point que l’on ne sait plus trop ce que Vespucci a effectivement écrit. Ainsi, on considère aujourd’hui que le premier voyage et sa datation sont effectivement des inventions, dont Vespucci n’est sans doute pas responsable. Devons-nous pour autant simplement en conclure que Colomb a découvert le Nouveau Monde et non pas Vespucci ? Non, parce que notre propos, pour être historique, n’en est pas moins philosophique. Et du point de vue des modes de connaissance, les choses sont plus complexes, mais aussi plus riches.

8 Peu nous importe que Vespucci soit ou non l’auteur des Quatre voyages ou même de Mundus Novus. Ces textes ont de toutes façon été essentiels par leur retentissement. Mundus Novus fut le premier grand succès de l’histoire de l’imprimerie pour un texte contemporain. Et qu’il s’agisse ou non de la fidèle relation d’une expérience de voyage transatlantique importe peu ici. Le texte lui-même a fait événement et contribué à un ébranlement profond des représentations du monde de l’homme et de sa cartographie. Mais si les « témoignages », enjolivés ou non, réécrits ou non, de Vespucci ont fait événement, c’est justement parce que les témoignages de Colomb, sous quelque forme que ce soit, en furent incapables. Revenons donc d’abord à Colomb et à son épistémologie implicite.

9 Cette épistémologie, on l’a souvent souligné, n’a rien de « moderne ». Dans son essai intitulé La conquête de l’Amérique. La question de l’autre, Tzvetan Todorov l’a dit sans ambages – même si l’analyse s’affine ensuite : « Colon n’a rien d’un empiriste moderne : l’argument décisif est un argument d’autorité, non d’expérience »4. Colomb est d’abord un homme très pieux qui donnait un but ultime à sa tentative qui surprenait même à son époque, tant sa piété apparaissait alors fort archaïque. Nous citons la lettre qu’il adresse aux souverains espagnols au retour de son premier voyage : « Je conclus ici qu’avec l’aide de la grâce divine de Celui qui est le commencement de toutes les choses vertueuses et bonnes et qui donne faveur et victoire à tous ceux qui vont selon Sa voie, d’ici à sept ans, je pourrai payer à vos Altesses cinq mille hommes à cheval et cinquante mille à pied pour la conquête militaire de Jérusalem, qui est le but de cette entreprise ; et d’ici cinq ans cinq mille autres à cheval et cinquante mille à pied, ce qui fait dix mille à cheval et cent mille à pied, et ce pour une faible dépense que feront Vos Altesses maintenant que l’on en est au début, afin de posséder l’ensemble des Indes et ce qu’il y a à portée de la main, comme je le dirai plus tard de vive voix à Vos Altesses »5. Ce n’est pas tant les formulations empruntes de piété (qui peuvent encore passer pour communes pour l’époque) qui surprennent ici, mais bien le but qui seul justifie l’entreprise colombine, à savoir une nouvelle croisade ! L’Amiral confirmera ce projet dans son journal, durant ce premier voyage, mais aussi en bien d’autres occasions. La vénalité de Colomb, souvent dénoncée, pouvait certes avoir parfois des motifs égoïstes mais elle était aussi et surtout commandée par ce très haut but d’une nouvelle croisade. Todorov commente : « tel un Don Quichotte en retard de plusieurs siècles sur son temps, Colon voudrait partir en croisade et libérer Jérusalem ! Seulement, l’idée est saugrenue à son époque et comme, d’autre part, il n’a pas d’argent, personne ne veut l’écouter »6, pour conclure enfin que « sa forme de religiosité est particulièrement archaïque (pour l’époque) »7.

10 Ce qui nous importe, ce sont les modalités selon laquelle cette piété archaïque de Colomb commande non seulement les voyages, mais bien aussi et surtout la découverte et son interprétation. Parmi les nombreuses lectures chrétiennes de l’Amiral figurait le célèbre Imago Mundi de Pierre d’Ailly, cardinal de son état, qui vint pieusement compléter les connaissances cartographiques de Colomb puisque c’est chez lui qu’il puisa non seulement la conviction de l’étroitesse de l’Océan qui séparait l’Europe de l’Asie (ce que confirmait la carte de Toscanelli), mais aussi et surtout l’idée selon laquelle « le paradis terrestre devait se trouver dans une région tempérée au-delà de l’équateur »8, idée que l’on retrouve dans le journal du premier voyage, en date du 21 février 1493 : « […] les saints théologiens et les savants philosophes disent justement que le Paradis terrestre est à la fin de l’Orient, car c’est là une contrée tempérée. Et ces terres qu’il venait de parcourir sont, dit-il, la fin de l’Orient »9. C’est donc ici de manière encore très générale que la doctrine chrétienne, et notamment la cosmographie de d’Ailly, influe sur la cartographie du découvreur. Mais les choses seront plus précises, et l’inspiration encore plus déterminante, au moment même où Colomb touchera à la perception du continent lui-même.

11 Troisième voyage de Colomb. Nous sommes en 1498. Il longe les côtes du Venezuela, identifie l’île de la Trinité – future Trinidad –, pour toucher bientôt terre au golfe de Paria. Mais il est d’abord saisi par la découverte de l’embouchure d’un grand fleuve – il s’agit en fait des bouches de l’Orénoque. Colomb observe que l’eau douce s’avance loin dans l’Océan. Qu’en conclut-il ? Sa lettre aux souverains espagnols sur ce troisième voyage est tout à fait étonnante : « Je crois que cette terre dont vos Altesses ont ordonné maintenant la découverte sera immense et qu’il y en aura beaucoup d’autres dans le midi dont on n’a jamais eu connaissance. Je ne conçois pas que le Paradis terrestre ait la forme d’une montagne abrupte, comme les écrits à son propos nous le montrent, mais bien qu’il est sur ce sommet, en ce point que j’ai dit, qui figure le mamelon de la poire, où l’on s’élève, peu à peu, par une pente prise de très loin. Je crois que personne ne pourrait atteindre ce sommet, ainsi que je l’ai dit, que cette eau peut venir de là, bien que ce soit loin, et qu’elle va se jeter là d’où je viens où elle forme un lac. Ce sont là de grands indices du Paradis terrestre, car la situation est conforme à l’opinion qu’en ont lesdits saints et savants théologiens. Et les signes sont très sûrs eux-mêmes, car je n’ai jamais lu, ni ouï dire, que pareille quantité d’eau douce fût ainsi à l’intérieur de l’eau salée et voisinant avec elle. De même vient à l’appui de cela la très douce température. Et si ce n’est pas du Paradis que cette eau descend, ce me paraît une plus grande merveille encore parce que je ne crois pas que l’on connaisse au monde fleuve si grand et si profond »10. Et un peu plus loin, il ajoute encore : « Et je dis que si ce n’est pas du Paradis terrestre que vient ce fleuve, c’est d’une terre infinie, donc située au midi, et de laquelle jusqu’à ce jour, il ne s’est rien su. Toutefois, je tiens en mon âme pour très assuré que là où je l’ai dit se trouve le Paradis terrestre, et je me fonde en cela sur les raisons et autorités ci-dessus dites »11.

12Ces lignes justement célèbres témoignent de ce que Colomb refuse de s’en remettre à la simple observation et à l’interprétation directe de sa perception. Pour mieux dire, il ne perçoit que des signes qui confirment la doctrine – fût-ce au point de modifier la forme de la terre en lui conférant le contour d’une poire. Envisage-t-il cependant une alternative au signe selon lequel il s’agirait là de la manifestation du Paradis terrestre ? On pourrait le croire puisque s’il ne s’agit pas du Paradis terrestre, il s’agit alors, tout simplement, d’un continent. Mais cette hypothèse même n’apparaît que parce que Colomb décrypte d’abord le signe sur base de la doctrine. C’est à partir d’elle qu’il évoque la longueur du fleuve qui peut alors aussi bien indiquer l’étendue d’un continent jusqu’alors inconnu. C’est au moment même où l’Amiral conçoit enfin qu’il a touché à un continent jusqu’alors ignoré qu’il témoigne plus que jamais d’une posture archaïque pour son temps.

13Telle est la thèse que soutient Todorov dans son essai, et cela tout particulièrement dans un chapitre qu’il intitule « Colon herméneute »12. Todorov veut rendre compte du mode de connaissance de Colomb. Depuis son premier voyage et jusqu’au dernier, Colomb découvre moins qu’il interprète des signes. C’est-à-dire que ce qui se manifeste à lui renvoie à ce qu’il attend et confirme donc le projet et le plan de son entreprise. Todorov écrit : « En mer, tous les signes indiquent la proximité de la terre, puisque tel est le désir de Colon. Sur terre, tous les signes révèlent la présence de l’or : là aussi, sa conviction est faite longtemps à l’avance »13. Pour rendre justice à la fois à la posture de Colomb et à l’analyse qu’en propose Todorov, il faut reconnaître que le rapport du premier à la nature comprend trois niveaux : un niveau pragmatique – il s’agit de naviguer et de pénétrer efficacement dans les îles où l’on accoste ; un niveau finaliste – celui par lequel les signes perçus dans la nature confirme le plan anticipé et qui n’est autre qu’un plan divin ; et enfin le niveau d’une « admiration intransitive »14 pour la beauté de ce qui est découvert. Cette admiration, manifeste dans les textes de Colomb, se trouve néanmoins intégrée et dépassée par la lecture finaliste tant il s’agit pour lui de reconnaître ce qu’il attend : « […] il pense que les terres sont riches, car il désire fortement qu’elles le soient ; sa conviction est toujours antérieure à l’expérience »15. « L’interprétation des signes de la nature que pratique Colon est déterminée par le résultat auquel il lui faut aboutir »16.

14Au fond, l’épisode de l’Orénoque au cours du troisième voyage n’est rien d’autre que la pointe de cette pratique herméneutique à l’égard de la nature, laquelle, ultimement perçue comme autant de signes, atteste de la pertinence du plan divin et de l’autorité qui s’y attache. Il s’agit en fin de compte d’une radicale réduction de l’altérité – ce qui est sans doute un comble pour un découvreur… On sait, au demeurant, que Colomb exercera également cette réduction de l’altérité, avec autant de naïveté que de violence inconsciente, à l’égard des populations amérindiennes. Nombre des erreurs de Colomb tiennent au fait qu’il a échoué à porter réellement attention au langage des autres. Sans cesse, il lui semblait comprendre, trouver des analogies avec sa langue : « Colon prétend régulièrement comprendre ce qu’on lui dit, tout en donnant en même temps les preuves de son incompréhension »17. Tout au plus peut-on laisser à Colomb le mérite d’instants de lucidité critique, lorsqu’il concède qu’il n’y a pas de communication avec les amérindiens, qu’ils ne se comprennent pas. Mais cela ne suffit pas à effacer la dominante d’une pseudo-compréhension fondée sur l’effacement de l’altérité. Ce qui permet à Todorov une ironie grinçante qui n’est pas dépourvue de pertinence sur le fond : « Ce qu’il “entend”, donc, est simplement un résumé des livres de Marco Polo et de Pierre d’Ailly »18.

15Par contre, Colomb parle. Il parle et il nomme. Todorov évoque même « un état de véritable rage nominatrice »19. Il lui faut nommer les choses, les lieux dont il prend connaissance et possession pour la couronne d’Espagne. Tout en sachant que les lieux ont des noms indiens, il renomme dans sa propre langue, en usant de termes communs, soit déjà usités en Europe, soit descriptifs. Il ne cherche pas une nomination neuve (nous verrons qu’il en ira tout différemment lorsque d’autres nommeront ce Nouveau Monde « America »), il intègre le monde découvert au plan auquel il appartient et seule sa langue peut y contribuer, parce qu’elle seule rencontre les signes perçus.

16Christophe Colomb partait pour les Indes occidentales. En même temps, il évoquait un autre continent. Mais il ne pouvait découvrir le Nouveau Monde au sens que nous avons posé en commençant. Etrange découvreur que celui qui, non pas s’évertue à réduire l’altérité radicale du nouveau, mais l’a toujours déjà réduite. A tel point que Bertrand Westphal, dans son travail sur l’espace et le « monde plausible », peut décrire à bon droit ce paradoxe du découvreur : « […] bien loin d’accepter la rupture entre les mondes, il s’agira pour le navigateur génois de colmater la brèche, de remplir le vide entre les terres »20. Il n’est point question, bien sûr, de lui en faire grief – sauf à considérer que cette attitude fut sans doute au fondement de l’exploitation éhontée du Nouveau Monde par l’Espagne, quelques années plus tard. Mais nous devons surtout conclure qu’il n’est pas aisé pour une pensée occidentale de reconnaître le Nouveau Monde pour ce qu’il est. Colomb a-t-il seulement voulu cartographier avec audace ? En s’aventurant aux confins du monde connu, il n’a cherché qu’à confirmer la carte en la raffinant.

17Soyons plus précis. Nous avons parlé de l’archaïsme de Colomb. Nous visons par là le fait que son action, ses découvertes et ses témoignages s’inscrivent dans des formes héritées qui mêlent l’autorité de la Bible, l’autorité d’Aristote (notamment quant à la sphéricité de la terre) et celle, en cosmographie, de Ptolémée. Cet héritage si prégnant comporte aussi une distinction majeure entre monde et orbe. Si le monde est le concept qui assure l’agencement du réel, la cohérence entre ses parties, l’orbe, concept hérité de Rome, délimite les terres habitées par l’homme, avec une marge d’imprécision assumée21. La cosmographie de Ptolémée laisse ainsi aux découvreurs la possibilité d’explorer ces marges – qu’à l’époque de Colomb, on appelle les Indes ou l’Inde. La fable qui construit une représentation des lieux de l’existence humaine s’ouvre donc aussi bien à la constitution historique de l’expérience. Les contours historiques de l’expérience sont flous sans contredire le monde hérité. Si donc Colomb évoque parfois un « autre monde » et des terres encore inconnues, cela ne signifie certes pas qu’il change de registre épistémologique mais bien qu’il articule, à la manière ancienne, la découverte de ces terres aux formes ptoléméennes de la représentation du monde, dans l’imprécision mouvante de l’orbe.

18Leurs relations, leurs témoignages et l’herméneutique (pour rester dans la terminologie de Todorov) qui préside aux quatre voyages de Colomb ne permettent donc pas un saut épistémique vers un Nouveau Monde – et même ils y font sans doute prudemment obstacle, protégeant du non-savoir, de la mise en échec d’un mode de connaissance sédimenté dans une cosmographie héritée jusqu’aux limites de l’orbe. Il n’y a pas, en fin de compte, de concept propre de Nouveau Monde qui émerge ou aurait pu émerger chez Colomb. Pour cela, il faudra du temps – quelques années et bien des vicissitudes éditoriales. René Ceceña, dans un article intitulé « Penser le Nouveau Monde. Histoire et modernité » et publié dans les Cahiers des Amériques latines, a décrit dans les termes suivants cette complexe transition : « Cette définition historique de l’horizon mondain est accomplie par la construction du concept de Nouveau Monde, c’est-à-dire par son identification. Clairsemé dans les documents des explorateurs du XVème siècle, le terme de nouveau monde renvoie alors aux terres connues comme limites des lieux d’existence humaine qui, par leur précision, viendraient compléter l’image de la Terre déjà en place. Par contre, l’identification des terres découvertes par l’Occident à un monde historique désigné comme Nouveau Monde implique la définition historique des terres de l’orbe en même temps qu’un mouvement de dépassement de l’ordre épistémologique mettant en relation orbe et monde »22.

19C’est ici qu’intervient précisément Amerigo Vespucci – ou du moins les écrits qui lui sont attribués. Au début 1503 est publiée une lettre qu’il a, semble-t-il, adressée depuis Lisbonne à Lorenzo di Pier Francesco de Medicis et qui sera intitulée Mundus Novus. Or, ce qui frappe d’emblée à la lecture de ce texte, c’est l’insistance sur la nouveauté radicale : « Ces jours derniers je t’ai écrit très longuement sur mon retour de ces nouveaux pays que nous avons recherchés, grâce à la flotte, au financement et au mandat du sérénissime roi du Portugal, et que nous avons découverts. Il est légitime de les appeler Nouveau Monde, car dans les temps passés on n’a eu connaissance d’aucun d’entre eux, et pour tous ceux qui en entendront parler ce sera une chose tout à fait nouvelle, car cela dépasse les estimations de nos ancêtres, étant donné que la plupart d’entre eux disent qu’au-delà de la ligne équinoxiale et vers le midi, il n’y a pas de continent mais seulement une mer qu’ils appelèrent Atlantique. Et s’il s’en est trouvé pour affirmer qu’il y a là un continent, ils ont nié, avec force arguments, que cette terre fût habitable »23. Notons bien qu’il ne s’agit pas seulement ici de nouveaux territoires, mais d’une nouveauté qui émerge d’une rupture épistémique, car ce qui est découvert dépasse, est-il écrit, les « estimations des ancêtres ». On sort du cadre en découvrant ces territoires. Il ne s’agit plus de déplacer l’orbe de la terre, de préciser l’imprécision, mais bien de changer de monde. La cartographie qui s’esquisse avec des textes tels que ceux-ci est une révolution épistémique, alors même qu’il s’agit de compléter et de fixer le trait.

20Nous sommes loin, pour le coup, de l’herméneutique de Colomb. Loin de reconnaître des signes, Vespucci se voue, sur le même Océan et sur les mêmes terres, à « la quête de ce qui est incertain et même inconnu »24. Tout le texte lie ainsi d’abord la nouveauté à l’inconnu, à l’errance sur les flots. Et lorsque l’expédition touche terre et explore ces terres nouvelles, la narration de Vespucci se fait attention à ce qui surprend, ce qui n’a jamais été vu. « Vespucci était ouvert aux nouveautés et la note dominante de ses impressions est celle de l’émerveillement »25. Si l’on peut penser que la célèbre lettre de Colomb à Santagel, bien connue à l’époque où paraît Mundus Novus, a pu inspirer certaines descriptions de Vespucci, la tonalité du texte est radicalement différente. Et c’est sans doute lorsque la topique parait partagée par les deux navigateurs que les différences épistémiques se font le plus sentir. Nous citons un extrait du corps du texte de Mundus Novus : « Si je voulais écrire sur toutes les choses qui sont dignes d’être retenues, sur les différentes espèces d’animaux et sur leur multitude, je ne pourrais être que prolixe et excessif. Je crois fermement que notre Pline n’a pas traité de la millième partie des espèces de perroquets et des autres oiseaux, pas plus que des animaux qui se trouvent dans ces pays. La diversité des formes et des couleurs est telle que Polyctète, parfait artiste peintre, n’aurait pas réussi à les peindre. Tous les arbres de là-bas sont odoriférants et chacun produit une gomme, ou bien de l’huile ou quelque autre liqueur, et si leur propriété nous étaient connues, je ne doute pas qu’elles seraient salutaires pour le corps de l’homme. Ce qui est certain, c’est que si le Paradis Terrestre se trouve quelque part sur la terre, j’estime qu’il ne doit pas être loin de ces pays, dont l’emplacement, comme je te l’ai dit, se trouve dans le midi, avec un air si tempéré, que là-bas on ne connaît pas les hivers glacés, ni les étés brûlants »26.

21Il faut noter bien sûr tout d’abord l’émerveillement, la surprise que génère la découverte d’une nature inconnue et qui ne peut être décrite – il faudrait être trop prolixe, excessif. Cette nature est surdimensionnée par rapport au discours constitué du navigateur. Il y a disproportion. Et cette disproportion produit une discontinuité dans l’histoire du monde : les anciens ne nous ont rien appris qui nous aide à découvrir ce monde neuf, ils n’ont rien anticipé de tel. Pas plus Pline que Polyctète… Encore une fois, on est à l’opposé de la reconnaissance des signes que pratique Colomb. Et pourtant, voici que la topique du Paradis Terrestre, si importante chez Colomb, survient ici aussi. Mais le sens en est, comme de bien entendu, radicalement différent. Loin d’être, comme chez Colomb, ce dont la nature est le signe ou ce dont les signes de la nature témoignent et qui confère ainsi à cette nature sa valeur ontologique, le Paradis Terrestre est désormais réduit à une hypothèse pour ainsi dire rhétorique (« si le Paradis Terrestre se trouve quelque part sur la terre… ») et « fonctionne » comme une métaphore pour dire l’incommensurable splendeur du lieu.

22On comprend qu’un tel texte eut un fort retentissement. Le registre de discours a changé, tout comme le cadre épistémique. Est-ce un brusque renversement ? Non, certainement pas. Il faudra encore des années pour que s’impose la conscience d’un Nouveau Monde, mais le discours agit et se prolonge entre 1504 et 1506, avec les premières éditions de la « Lettre sur les quatre voyages ». Rédigée initialement en italien, cette lettre sera traduite ensuite et éditée à plusieurs reprises, sans guère de respect pour le texte initial. Ce qui ne nous embarrasse pas dans la mesure où les torsions que l’on fait subir à un texte, qui reprend au demeurant une bonne part de ce qui était déjà annoncé dans Mundus Novus, sont elles-mêmes des plus révélatrices du développement de l’idée. L’une des traductions de la Lettera, en latin, fut décisive. On la doit à un petit cénacle d’humanistes de Saint-Dié, dans les Vosges, connu sous le nom de « Gymnase vosgien ». La Lettera ne constitue que la seconde partie de l’ouvrage, intitulé Cosmographiae Introductio. La première partie correspond au traité de cosmographie de Martin Waldseemüller – qui entrera dans l’histoire en même temps que son traité y inscrit définitivement Vespucci. Au chapitre IX de la Cosmographiae Introductio, Waldseemüller écrit : « Une quatrième partie [du monde] a été découverte par Amerigo Vespucci comme on le dira dans les pages suivantes : et je ne vois pas pourquoi on s’opposerait à ce que cette terre soit appelée, à partir du nom de celui qui l’a découverte, Amerigo, homme à l’intelligence pénétrante, Ameri-gê, terre d’Amerigo, soit AMERICA, puisque c’est de nom de femmes que l’Europe et l’Asie ont tiré leur nom »27. La cosmographie de Waldseemüller visait à une mise à jour de la cartographie de Ptolémée. Cette mise à jour est radicale, qui s’accompagne d’un planisphère audacieux, où apparaît pour la première fois, sans ambiguïté, le Nouveau Monde. Mais plus encore, à hauteur approximativement de l’actuelle Argentine, le cosmographe vosgien indique « AMERICA». Il s’agit de la première carte où ce nom apparaît.

23Bien sûr, on a reproché plus tard à Waldseemüller d’avoir ainsi consacré la fraude par laquelle Vespucci se serait accaparé les mérites de Colomb. Peu importe. Ce à quoi il nous faut porter attention, c’est l’acte de nomination lui-même. Comme dans un palimpseste, les écrits de Vespucci sont dépassés et accomplis par d’audacieux ajouts, qui révèlent l’enjeu épistémique sous-jacent aux discours qui s’imposent de plus en plus. Ce qui est décisif chez Vespucci, c’est la notion de nouveauté avec la révolution cartographique qu’elle initie et, osons le mot, l’histoire qu’elle engage. L’acte de nomination « America » est génialement seul à la hauteur de cette nouveauté. Là où Colomb ne cessait de nommer avec des termes bien connus, dans une rage nominatrice qui réduisait toute altérité et donc étouffait toute nouveauté, Waldseemüller, lui, donne un nom nouveau, dérivé d’un nom propre, certes, mais de ce nom qui avait reconnu la nouveauté. Pour que ce monde soit nouveau, il fallait le nommer pour la première fois, d’un nom neuf et, littéralement, inouï.

24Il faut à présent tirer toutes les conclusions de cette évolution des textes de Colomb à ceux de Vespucci. La découverte d’un Monde Nouveau est d’abord impossible – au sens où elle revient à faire l’épreuve perceptive et testimoniale de ce qui est en hiatus avec les formes de connaissance et de discours établies, héritées. L’une des postures possibles – la seule acceptable dans un premier temps, sans doute – consiste à nier toujours déjà ce hiatus et à réduire sans reste l’affrontement à l’altérité radicale dans un monde « un » en reconfigurant la perception à travers une grammaire du signe. Ainsi, ce qui apparaît pour la première fois est en fait signe du bien connu. La transition entre Colomb et les éditions des textes de Vespucci, et l’évolution cartographique qui les accompagne, revient à la lente acceptation non seulement d’un suspens des conditions épistémiques qui dessinaient le monde et l’orbe de la Terre jusqu’alors, mais aussi de la nouveauté de l’expérience. C’est-à-dire de l’entrée dans une nouvelle ère. L’histoire se construit sur une base perceptive et testimoniale et s’ouvre en même temps à une projection dans l’inconnu d’une nouvelle ère. Commentant encore le Mundus Novus de Vespucci, René Ceceña écrit : « Ce dépassement au-delà des lignes de l’équinoxe comporte une historisation qui ne se limite pas à celle de l’orbe du monde dans ses contours flous ; la portée de ce dépassement rattrape les principes conceptuels sur lesquels monde s’est construit, l’espace de projection poétique, pour le construire selon les principes historiques. Nouveau Monde, un autre monde, différent de celui de la tradition, objet nouveau, construit maintenant historiquement comme lieu témoigné, menant à une nécessaire redéfinition du concept qui offre son espace au lieu historique de l’existence humaine »28. N’est-ce pas alors que se dessine la subsomption du choc perceptif et testimonial dans une forme historique ? L’invention de l’histoire est la seule forme de l’existence qui puisse tenir deux en un. L’altérité devient nouveauté parce que la forme de l’histoire est la seule à pouvoir tenir le deux en un. Ou pour le dire autrement encore, l’histoire est la nécessaire mise en forme du rapport de la Renaissance au Nouveau Monde. Cela ne signifie pas qu’elle apaise comme par miracle. Tout le XVIème siècle sera préoccupé de cette invention formelle et en réfléchira longtemps les conditions d’émergence. Ainsi, en 1552, l’historien espagnol Francisco Lopez de Gomara, dans son Histoire générale des Indes, écrit : « Bien que, quant à moi, je crois qu’il n’y a qu’un monde, je nommerai toutefois souvent deux mondes dans cet ouvrage, pour changer les noms en une même chose, et pour mieux m’entendre appelant Nouveau Monde les Indes d’où j’écris »29. La nouveauté et l’histoire qu’elle ouvre permettent de penser à la fois un monde et deux mondes. Notons d’ores et déjà que dans les chapitres de ses Essais qu’il consacre au Nouveau Monde, Montaigne a pour principale source cette Histoire générale des Indes de Lopez de Gomara. Nous y reviendrons dans la dernière partie de cet article.

25Si donc la nouveauté du monde peut être subsumée sous la forme de l’histoire, cela ne signifie certes pas que la projection historique soit sans risque, sans inquiétude ou sans négativité – et cela pour cette raison même qu’elle met en forme l’événement du Nouveau Monde. Cela aussi, nous le retrouverons chez Montaigne, mais il nous semble remarquable que cette tonalité est déjà annoncée par une étrange note qui clôt la traduction latine du Mundus Novus de Vespucci et est intitulée : « Contre l’audace de qui veut savoir plus qu’il n’est permis » : « L’interprète Giocondo a traduit cette lettre de la langue espagnole à la langue romaine, pour que ceux qui entendent le latin soient informés de toutes les choses admirables qui se trouvent dans ce voyage et pour rabattre la prétention de ceux qui veulent faire des recherches sur le ciel et sa grandeur et veulent savoir plus qu’il n’est permis, puisque depuis tant de temps que le monde a commencé, on n’a pas découvert la grandeur de la terre ni tout ce qu’elle recèle »30. Cet avertissement est remarquable parce qu’il dit à la fois l’ampleur du champ qui s’ouvre (« toutes les choses admirables qui se trouvent en ce voyage ») et condamne a priori les excès de la prétention de celui qui voudrait trop en savoir. Est-ce là une mise en garde de simple convenance, sous-tendue par un respect de l’autorité des Ecritures et de l’arbre de la connaissance ? Après tout, dans le contexte de la Réforme, la publication du Faustbuch en 1587 reprendra le même motif, confirmant son statut de littérature édifiante en revendiquant une mise en garde contre la « curiositas ». Mais au terme de Mundus Novus, l’argument qui perce est bien plus étonnant : « puisque depuis tant de temps que le monde a commencé, on n’a pas découvert la grandeur de la terre ni tout ce qu’elle recèle ». La durée historique est ici en jeu à la fois parce qu’elle n’a pas permis d’épuiser la connaissance du réel et parce qu’elle ouvre la possibilité d’autres découvertes encore dans l’avenir historique désormais ouvert. L’avertissement moral se transforme en l’expression d’une instabilité de la connaissance elle-même. En somme, nous avons sans doute affaire ici à l’une des premières expressions renaissantes d’un scepticisme historique.

26Mais n’allons pas trop vite en besogne. Laissons d’abord tomber le rideau sur l’aventure immédiate de la découverte avec la fin du quatrième voyage de Vespucci. La Lettera précise ceci : « Ayant fait tout cela, nous décidâmes de retourner au Portugal qui se trouvait dans la direction entre le vent grec et la tramontane. Nous laissâmes 24 hommes qui restèrent dans le fort avec des vivres pour six mois, 12 bombardes et quantité d’autres armes […] »31. Or, si nous en croyons Thomas More, parmi ces 24 hommes se trouvaient un certain Raphaël Hythlodée…

2. Utopie et histoire – More

27Est-ce pour un effet de réel que Thomas More situe ainsi son personnage fictionnel – Raphaël Hythlodée – dans un champ narratif qui ressortit à l’ordre testimonial ? Sans doute, mais l’enjeu est à la fois plus large et plus fondamental. Rappelons d’abord que Raphaël Hythlodée est le personnage central d’Utopia. Si Thomas More construit le propos du livre premier d’Utopia sur un enchâssement de discours indirects qui le mobilisent lui-même – Thomas More – en tant que narrateur, ainsi que son ami Pierre Gilles et l’aventurier explorateur Raphaël Hythlodée, ce dernier devient au second livre le narrateur principal de sa propre découverte de l’île d’Utopie – personnage et narrateur, découvreur et auteur, comme une incarnation subsumée d’un Amerigo Vespucci dans la forme fictionnelle.

28Le second livre d’Utopia fut le premier écrit par More, et ce n’est que dans un second temps qu’il rédigera la première partie qui lie le discours de Raphaël Hythlodée au présent de More, l’Angleterre d’Henri VIII. On sait que, lorsqu’il se rend à Bruges et Anvers en 1515, où il retrouve Pierre Gilles, un an avant la publication d’Utopia, More n’a encore rédigé que des parties éparses du second livre. Ce séjour jouera un rôle décisif dans l’élaboration finale de l’œuvre et More situera a posteriori la rencontre fictive avec Raphaël Hythlodée au cours de cette mission dans les Flandres, laquelle devient le pivot à partir duquel s’articulent les temps de rédaction du second et du premier livre.

29Mais surtout : ce temps de voyage dans les Flandres est aussi celui durant lequel il prend connaissance de la Lettera de Vespucci. La conception du personnage d’Hythlodée est étroitement liée à cette lecture. L’identité du découvreur d’Utopia est d’emblée définie en relation au texte de Vespucci. Lorsque More, narrateur d’Utopia, aperçoit son ami Pierre Gilles en conversation avec un étranger, il le décrit comme une figure mystérieuse dont la seule qualité supposée est celle d’un navigateur : « un homme sur le retour de l’âge, au visage hâlé, à la barbe longue, un caban négligemment jeté sur l’épaule ; sa figure et sa tenue me parurent celles d’un navigateur »32. Et lorsque Pierre Gilles répond à la curiosité de More en levant le voile sur l’identité de cet étrange personnage, c’est bien sa relation à Amerigo Vespucci qui paraît décisive : « Il a laissé à ses frères le patrimoine qui lui revenait dans son pays, le Portugal, et, désireux de voir le monde, s’est joint à Americ Vespuce pour les trois derniers de ses quatre voyages, dont on lit aujourd’hui la relation un peu partout. Il l’accompagna continuellement, si ce n’est qu’à la fin, il ne revint pas avec lui. Americ l’autorisa, sur ses insistances, à faire partie des Vingt-Quatre qui, au terme de la dernière expédition, furent laissés dans un château fort. Il y resta par vocation personnelle, en homme qui se soucie plutôt de courir le monde que de savoir où il sera enterré. […] Après le départ de Vespuce, il parcourut quantité de pays avec cinq de ses compagnons de la garnison. Une chance extraordinaire l’amena à Ceylan puis à Calcutta, où il n’eut pas de peine à trouver des vaisseaux portugais qui le ramenèrent, contre toute espérance, dans son pays »33. Au fond, More fait de Raphaël Hythlodée ni plus ni moins que le découvreur qui aurait ultimement abouti, celui qui découvre le monde nouveau et le situe dans l’espace en accomplissant la première circumnavigation. Pour rappel, la véritable première circumnavigation, par l’expédition de Magellan (même si Magellan lui-même mourra en chemin) ne sera historiquement accomplie que six ans après la parution d’Utopia, en 1522. Et c’est au cœur de cette première circumnavigation fictionnelle que Raphaël aurait découvert l’île d’Utopia.

30Nous voudrions faire ici un pari de lecture, en donnant toute sa place et tout son rôle à cette référence à Amerigo Vespucci et à la découverte du Nouveau Monde au cœur de la méditation de Thomas More. Certes, cet élément est connu mais il semble cependant sous-utilisé, la plupart du temps, dans la construction de l’interprétation. Bien sûr, nous ne prétendons pas ici proposer une clé exclusive de lecture de L’Utopie, mais pousser au plus loin ce pari interprétatif pour voir ce qu’il peut en ressortir pour notre réflexion.

31Commençons par un paradoxe. L’une des lectures qui a le plus explicitement souligné le liminaire à toute interprétation que constitue le lien entre Raphaël Hythlodée et Vespucci est celle de Louis Marin, et cela au moins à deux reprises dans son étude Utopiques : jeux d’espaces34. Et pourtant, les premières lignes de l’avant-propos de Marin paralysent a priori la fécondité de ce liminaire. Il écrit : « l’Utopie de More n’est ni l’Angleterre, ni l’Amérique, ni l’Ancien ni le Nouveau Monde, mais l’entre-deux de la contradiction historique au début du XVIème siècle de l’Ancien et du Nouveau Monde »35. Et il faut bien entendre ici que l’Utopie, l’île d’Utopia doit être pensée comme un neutre pour Louis Marin, le neutre de l’entre-deux. Ainsi, lorsque pour la seconde fois Marin lie Raphaël à Vespucci, c’est encore plus directement pour dépasser ce lien dans la neutralité de la fiction utopique : « L’Utopie telle que la décrit Raphaël et, avec sa voix, Thomas More a une double référence à l’île britannique, l’Angleterre, l’Ancien Monde et au continent américain, le Nouveau Monde découvert par Americ Vespuce dont Raphaël est le compagnon. Mais l’Utopie n’est la projection ni de l’une ni de l’autre. […] L’Utopie est ainsi le moment neutre d’une différence, l’espace hors lieu d’une distance ou d’un écart qu’il n’est possible ni d’inscrire sur une carte géographique ni de consigner dans une histoire »36.

32Comprenons-nous bien : on ne peut que souscrire au propos de Marin lorsqu’il affirme que l’Utopie n’est pas une simple projection d’un monde connu, où que l’on ne peut situer géographiquement Utopia. Bien entendu. Il s’agit là du principe même de l’œuvre. Mais dire que l’Utopie n’est pas une projection n’implique pas nécessairement sa neutralité entre l’Ancien et le Nouveau Monde. Et soutenir que Utopia est un ailleurs n’implique pas une suspension de tout temps et de tout lieu. Nous nous inspirerons à nouveau, dans un instant et cette fois positivement, des analyses très précises et suggestives de Louis Marin, mais il n’en reste pas moins que son point de départ nous paraît vicié. Il y a d’ailleurs à tout le moins quelque anachronisme à construire le neutre utopique sur le face-à-face d’un ancien et d’un nouveau monde en 1516. Ces deux mondes n’ont pas encore eu le temps de se faire face dans la conscience renaissante. Le choc de la nouveauté, nous y avons suffisamment insisté, est avant tout déstabilisation de l’Ancien Monde et interrogation sur la connaissance même d’un nouvel orbe qui se dessine, impliquant l’ancien et le nouveau, lequel fait moins face qu’il ne creuse des galeries souterraines à la connaissance, comme le spectre dans la conscience d’Hamlet. Nous ne relativisons pas ainsi la puissance du Nouveau Monde, tout à l’inverse ! Nous soulignons son opérativité épistémique et sa performativité historique. Dans son souci de neutralité pour l’Utopie, Marin tend plutôt à faire de l’Ancien et du Nouveau Monde des alter ego. Or, il est bien trop tôt ! Et c’est là manquer, encore une fois, l’émergence de la négativité dans le rapport moderne – ou du moins encore renaissant – à l’espace. L’ancien et le nouveau ne sont pas des alter ego en 1516 (pas plus qu’en 1515 lorsque More lit Vespucci), ils ne se neutralisent pas, ils se déstabilisent.

33Dès lors, si Hythlodée incarne quelque chose comme un aboutissement/prolongement de Vespucci – ce que nous lisons dans le texte ! –, c’est bien la force de déstabilisation de la découverte d’un Monde Nouveau qui se lit dans L’Utopie et qui se dessine et se narre à la fois (nous reviendrons sur cette double forme verbale en nous servant de Marin) dans la cartographie de l’île d’Utopia par Hythlodée dans le second livre. Il faut donc aller plus loin que Marin dans l’exploitation de cette donnée biographique fictive : Raphaël Hythlodée était un compagnon de Vespucci et il a prolongé son œuvre. Et l’île d’Utopia relève bien d’une interpellation qui émerge de la nouvelle cartographie – si More ignore où se trouve précisément Utopia, il sait à tout le moins de quelle partie du monde elle relève puisqu’il écrit à Pierre Gilles : « [Raphaël] n’a pas pensé à nous dire dans quelle partie du nouveau monde Utopie est située »37.

34Notre hypothèse est que L’Utopie de More est une subsomption, dans la forme de ce que l’on nommera ultérieurement et couramment une utopie, de l’épreuve que représente la découverte du Nouveau Monde et qu’il est donc légitime d’interroger dans cette perspective ce texte fondateur. Une précision : nous entendons ici par subsomption plus qu’une projection, où il y aurait une soumission à l’original. La subsomption fait aboutir le sens de ce qu’elle subsume. En l’occurence, la découverte du nouveau est subsumée dans un discours qui révèle la négativité de la découverte – négativité qui, sans cette subsomption, resterait cachée.

35Si nous acceptons alors que l’île d’Utopia n’est certes pas une projection du Nouveau Monde, mais une mise en forme fictionnelle de l’interrogation posée par cette effectivité historique radicale, le texte de More devient l’expression de la plus forte inquiétude historique, au sens d’une négativité fondatrice : c’est de l’apérité d’un monde dans la forme de l’histoire qu’il est question.

36Qu’est-ce donc qui caractérise le discours de Raphaël Hythlodée dans le second livre ? Malgré sa volonté de neutraliser l’Utopie, il nous semble que Louis Marin a le mieux saisi la tension qui traverse le discours direct du livre second : « Le Livre II de l’Utopie de Thomas More n’est autre qu’un long discours prononcé au “style direct” par Raphaël Hythlodée : il s’ouvre sur une description et sur un récit, la description de l’île d’Utopie, le récit de sa création comme île, deux modes de discours qui relèvent de formes littéraires profondément différentes et dont l’opposition nous paraît significative de l’Utopie de Thomas More et peut-être de tout discours utopique en général. Dans la description, l’île est donnée là, sous le regard qui la parcourt en tous sens, comme un tableau est parcouru par le regard déchiffrant la simultanéité de ses parties, figure que le texte descriptif nous donne à voir, en compensant la successivité nécessaire de la lecture par l’insistance sur les valeurs de spatialité et de totalité. Le récit, en revanche, se place d’emblée sous la catégorie de l’histoire, de la relation d’événements anciens […], relation qui va se déployer dans le texte, dans son devenir même, sur le mode de la surprise et de l’inattendu. Le temps du récit est ici créateur d’événements et d’actions humaines. C’est pourquoi le récit se lit et ne se voit pas. Mais il faut remarquer qu’avec notre texte, les événements, dans leur apparition successive et inattendue que le récit relate (ou va relater), se sont inscrits dans le tableau de l’île que la description donne à voir. […] La forme extérieure, l’aspect général du lieu porte la trace des événements que Raphaël va conter ; dans le visible du décrit se trouvent marquées les inscriptions de ce que nous allons lire ; le visible du décrit n’est au fond que l’écriture du narré »38.

37Marin analyse donc le livre second comme lieu d’une tension (et pour le coup, sa neutralité s’anime et nous convient bien mieux qu’au début de son essai) entre le récit et la description, le narratif et l’iconique, le lisible et le visible. Tension de temps et d’espace, en somme. Mais si l’on entend bien qu’on n’a pas à faire ici à une chronotopie de l’œuvre – au sens de Bakhtine – aussi apaisante que cohérente. Non, il s’agit bien ici d’une simultanéité iconique qui est déchirée par le récit, lequel la contredit et la constitue en même temps : « […] le texte est, dans sa textualité même, la détermination réciproque d’un discours et d’une figure, figure d’un discours, discours d’une figure. Autrement dit, le texte utopique, qui ne laisse subsister la trame narrative qu’à l’état de trace d’inscription dans la chaîne descriptive, rabat le temps du récit dans l’espace de la description »39. Mais cela ne se fait pas sans heurt, sans contradiction – une contradiction qui fait donc elle-même œuvre ! Le discours de Hythlodée est censé faire apparaître une île et la décrire comme lieu heureux quand bien même s’agit-il d’un non-lieu, selon l’étymologie bien connue du terme Utopia. Or cette description, dont la successivité même due au temps de la lecture tend à être réduite par l’insistance sur ce qui est du registre de la totalité et de la spatialité comme y insiste Marin, cette description est comme sans cesse lardée de traces narratives. Et cela depuis le principe même de la description, comme le montre bien encore une fois Marin : « Cet ensemble complexe où s’articulent, sans se confondre tout à fait […] le récit et la description, les structures profondes diachroniques et les structures superficielles synchroniques, le dis-cursus et le facies, le parcours et la figure, dans cet objet poétique qu’est l’Utopie, cet ensemble est annoncé dès les premières lignes par l’opposition de la description de l’île et du récit qui la suit et la conditionne, puisqu’on y assiste à sa création »40.

38L’idée d’articulation ne nous convient qu’à moitié et nous reconnaissons bien volontiers que nous forçons un peu le texte de Marin vers une tension irrésolue dans l’articulation même, là où il tend à une intégration des termes plus favorable au neutre qu’il veut saisir. Mais peu importe, ses indications nous sont précieuses. Car en effet, à partir d’elles, on ne peut manquer de voir que les percées narratives sont autant de mises en contradiction d’Utopia avec elle-même dans le cœur du texte et que ces contradictions ont toutes à voir avec l’histoire.

39Louis Marin accorde à juste titre une importance capitale à l’acte de création de l’île d’Utopia. Cette île, site naturel que l’on peut décrire, résulte toujours déjà d’un acte qu’il faut raconter, sa création. L’espace est créé : « D’après des traditions confirmées par l’aspect du pays, la région autrefois n’était pas entourée par la mer avant d’être conquise par Utopus, qui devint son roi et dont elle prit le nom. […] Après les avoir vaincus à la première rencontre, Utopus décida de couper un isthme de quinze milles qui rattachait la terre au continent et fit en sorte que la mer l’entourât de tous côtés »41. La violence de l’acte de création fait entrer ce site dans l’histoire, infiltrant toujours déjà le descriptif d’un récit fondateur. Le descriptif se reçoit du récit lui-même – si le livre second est consacré à Utopia, c’est précisément parce qu’il s’agit d’une île, à la fois posée et contredite par l’acte. Pour Louis Marin, « l’acte d’Utopus est un acte violent de répression de la nature, puisqu’il coupe l’isthme qui rattache la future Utopia à la terre : acte symbolique de négation et de censure dont il convient d’apercevoir la remarquable polysémie »42. Polysémie au sens où Utopia est posée par un acte historique, mais la constituant elle-même comme terre nouvelle, tout en prétendant ainsi en faire un hors-temps et hors-lieu. Par cet acte même de création, c’est littéralement le mystère fondateur d’une historicité du nouveau qui se trouve placé au foyer du visible.

40Utopia ne peut dès lors qu’être traversée par de multiples contradictions qui font résonner cet acte aussi paradoxal que fondateur.  Ainsi, comme le note encore Louis Marin, la première description de l’île met en figure ses contradictions internes : « Utopie est une île circulaire, mais qui a la caractéristique d’être à la fois fermée et ouverte. Elle est fermée à l’extérieur, l’art et la nature ont tellement fortifié les côtes que tout débarquement est impossible, mais elle est ouverte à l’intérieur par ce golfe qui est à la fois lac et port, difficile d’accès, donc fermé, mais accueillant une fois les passes franchies. L’extérieur est, si l’on peut dire, simultanément accueilli à l’intérieur et rejeté à l’extérieur »43.

41En conséquence, les relations de l’île avec l’extériorité sont elles-mêmes empreintes d’ambiguïtés, la séparation de l’insularité se renversant souvent en son contraire au gré de son histoire. Pierre Macherey n’a pas manqué de le souligner : « La configuration insulaire qu’Utopus a imposée de toutes pièces à son royaume, dont il a retracé entièrement les contours, ce qui a constitué sa première initiative politique, avait pour but de favoriser la réalisation d’un programme qui avait besoin de cet isolement pour préserver la pureté de son intention rationnelle première. Mais, à l’examen, cet isolement se révèle relatif : si Utopia a réussi à perpétuer sa civilisation durant les presque deux millénaires dont la crédite le texte de More, ce n’est pas en restant coupée du reste du monde, loin de là »44. L’isolement par l’insularité pose les conditions de son dépassement historique, non pas sous la forme d’un programme quelconque, mais en tant qu’aléas historiques qu’il convient de relater dans leur contingence même.

42Mais n’est-ce pas alors l’espace même de l’île qui devient contingent de part en part, ou se révèle tel au récit alors même que l’on s’efforce d’en décrire les structures stables et synchroniques ? Deux passages du second livre semblent être formulés pour souligner cette contingence des sites et la variabilité au lieu même de la constance d’abord affichée : « L’île a cinquante-quatre villes grandes et belles, identiques par la langue, les mœurs, les institutions et les lois. Elles sont toutes bâties sur le même plan et ont le même aspect, dans la mesure où le site le permet »45. Et Raphaël Hythlodée insiste quelques pages plus loin : « Celui qui connaît une de leurs villes les connaît toutes, tant elles sont semblables, pour autant que le terrain ne les distingue pas »46. La norme est relativisée aussitôt posée.

43Or, comment ne pas entendre que c’est à nouveau le devenir historique qui vient ici innerver le rapport à l’espace, au site, à la cartographie propre de l’île d’Utopia ? La carte des villes relève aussi de l’acte fondateur qui détermine et ouvre historiquement à des variations à la marge, variations qui évoluent et qui creusent la possibilité d’altération selon la diversité des sites : « La tradition veut en effet que tout le plan de la ville ait été tracé dès l’origine par Utopus lui-même. Mais il en a laissé l’ornement et l’achèvement, tâches auxquelles une vie d’homme ne saurait suffire »47. Si la vie unique d’Utopus ne pouvait y suffire, aucune vie ne peut faire mieux, et c’est à la succession des générations que l’acte fondateur et paradoxal d’Utopus a donc ouvert le champ de l’histoire. Comment s’étonner alors que cette île auto-suffisante sans l’être, ouverte autant que fermée, planifiée et contingente, se soit consacrée à ses annales, actant ainsi que le cœur de ses paradoxes et le foyer de ses contradictions se trouve dans son étrange historicité : « Leurs annales contiennent, soigneusement, scrupuleusement rédigée, l’histoire des 1760 années qui se sont écoulées depuis la conquête de l’île »48.

44Il nous semble donc pertinent et justifié de lire L’Utopie de Thomas More comme une méditation sur les ambiguïtés, contradictions, tensions de l’histoire qui s’ouvrent à même la découverte d’un espace nouveau – Utopia ou America, et l’une comme subsomption fictionnelle de l’autre. L’histoire s’ouvre comme un gouffre autant qu’un champ d’action, parce que l’Utopie est la forme de la découverte du Nouveau. Louis Marin ne l’écrit qu’une fois, mais cela nous suffit : « nous nous sommes demandés si cette nappe descriptive déchirée en douze ou treize endroits par des récits ne laisse pas apercevoir par ses trous une chaîne narrative qui raconterait l’histoire […] de l’Europe au Nouveau Monde, bref, dans l’histoire de la “nouvelle géographie”, l’histoire profonde de la rupture des temps modernes »49.

45Sous la plume d’un Thomas More qui vient de lire Vespucci et qui perçoit les tremblements de la cartographie, la construction de l’Utopie est sans doute la première subsomption de la violence de la nouveauté en une forme qui ne la nie pas, ne la neutralise pas mais lui confère le sens ambigu de l’histoire. Cette forme-là – utopie et histoire, utopie comme histoire – informe alors la nouvelle puissance testimoniale et l’instabilité de la perception cartographique. En construisant un discours contrariant le descriptif par le narratif qui le fonde aussi bien, More écrit la négativité des nouveaux témoignages – ceux de la découverte –, une négativité sans laquelle ceux-ci ne pourraient se faire entendre ou prendre rang dans l’effort de connaissance.

46L’histoire que relate Hythlodée en décrivant Utopia est faite des contradictions, des incertitudes que pose l’émergence du radicalement nouveau. L’Utopie, comme subsomption de la découverte dans le discours, ne résout ni ne suspend rien mais pose le plus radicalement la question inquiète de l’histoire dans un monde nouveau. Comme l’île d’Utopie, le Nouveau Monde est à la fois nouveau et a pourtant déjà été. Il renvoie au passé, à son propre passé, dont l’épaisseur surprend et échappe toujours pour une part au Monde Ancien qui le découvre. Ce qui apparaît brutalement a pourtant déjà eu une histoire. C’est là la première contradiction que le découvreur doit tenir en main, dans sa tension même. Mais en assumant au surplus le renvoi qui est ainsi fait à sa propre histoire. N’est-ce pas là, fondamentalement, le sens profond de la liaison du premier et du second livre de l’Utopie ? Le second interrogeant alors le sens du passé et du présent de l’Angleterre depuis non pas une norme posée, inventée ou découverte, mais depuis l’abîme de l’histoire incertaine. Si le patronyme d’Hythlodée signifie littéralement « expert en balivernes » – et de fait, son récit n’est fondamentalement composé que de contradictions et paradoxes –, c’est parce que l’histoire échappe alors même qu’elle met en forme des contradictions, la confrontation au nouveau etc. En concluant, More ne peut donc exprimer, en réponse au discours d’Hythlodée, qu’une forme de scepticisme historique, non pas tant ou non pas seulement à l’adresse de l’île d’Utopie, mais surtout à l’adresse d’un monde qui, deux en un, ignore – dans l’incertitude de l’histoire qui s’ouvre : « sans pouvoir donner mon adhésion a tout ce qu’a dit cet homme, très savant sans contredit et riche d’une particulière expérience des choses humaines, je reconnais bien volontiers qu’il y a dans la république utopienne bien des choses que je souhaiterais voir dans nos cités. Je le souhaite plutôt que je ne l’espère »50.

47Cette inquiétude de l’histoire comme mise en forme du rapport à une nouvelle cartographie, une cartographie du nouveau, apparaît sans doute pour la première fois dans L’Utopie. Mais il me semble que c’est Montaigne qui soixante-dix ans plus tard en formulera la signification épistémologique la plus précise.

3. Histoire et scepticisme – Montaigne

48Deux chapitres des Essais de Montaigne évoquent très directement la découverte du Nouveau Monde. Dès 1580, lorsqu’il écrit le chapitre XXXI, intitulé « Des cannibales », du premier livre de ses Essais, Montaigne avoue l’inquiétude que fait naître en lui la grande découverte : « J’ai eu longtemps avec moi un homme qui avait demeuré dix ou douze ans en cet autre monde, qui a été découvert en notre siècle, en l’endroit où Vilegaigon prit terre, qu’il surnomma la France Antartique [il s’agit du Brésil]. Cette découverte d’un pays infini, semble être de considération. Je ne sais si je puis me répondre, qu’il ne s’en fasse pas à l’avenir quelqu’autre, tant de personnages plus grands que nous ayant été trompés à cette-ci. J’ai peur que nous ayons les yeux plus grands que le ventre, et plus de curiosité, que nous n’avons de capacité : Nous embrassons tout, mais nous n’étreignons que du vent »51. Ces lignes résonnent bien sûr en écho à l’avertissement du traducteur de Vespucci. Prendre acte d’un Nouveau Monde (ici encore désigné comme un monde autre), c’est avant tout, pour Montaigne, devoir reconnaître que notre curiosité nous ouvre sans doute quelques abîmes.

49Mais cette idée est surtout admirablement développée dans le magnifique sixième chapitre du livre III des Essais, en 1588 : « Des coches ». Il s’agit donc ici des voyages en voiture et du malaise qu’ils génèrent pour Montaigne : « Or, je ne puis souffrir longtemps (et les souffrais plus difficilement en jeunesse) ni coche, ni litière, ni bateau, Et hais toute autre voiture que de cheval, et en la ville, et aux champs : Mais je puis souffrir la litière, moins qu’un coche : Et par même raison, plus aisément une agitation rude sur l’eau, d’où se produit la peur, que le mouvement qui se sent en temps calme. Par cette légère secousse, que les avirons donnent, dérobant le vaisseau sous nous, je me sens brouiller, je ne sais comment la tête et l’estomac : Comme je ne puis souffrir sous moi un siège tremblant. Quand la voile ou le cours d’eau, nous emporte également, ou qu’on nous toue, cette agitation unie ne me blesse aucunement. C’est un remuement interrompu, qui m’offense, et plus, quand il est languissant »52. Ces lignes n’ont rien d’anecdotiques sous la plume d’un auteur qui a souffert physiquement toute sa vie, notamment de calculs rénaux, et qui a transformé cette souffrance en une écriture du corps singulier qui est des plus rares pour l’époque.

50Montaigne transforme progressivement cette souffrance ou ces malaises qu’il doit aux coches en une puissance d’attention à la souffrance des autres, jusqu’aux plus éloignés d’entre eux. C’est ainsi qu’il porte toute son attention, pour conclure ce chapitre qui a, entretemps, cheminé loin de digressions en digressions, au « dernier roi du Pérou », en fait l’Inca Atahualpa, au soir de la bataille de Cajamarca, le 16 novembre 1532 : « Retombons à nos coches. En leur place [il parle des rois incas], et de toute autre voiture : ils se faisaient porter par les hommes, et sur leurs épaules. Ce dernier Roi du Peru, le jour qu’il fut pris, était ainsi porté sur des brancards d’or, et assis dans une chaise d’or, au milieu de sa bataille. Autant qu’on tuait de ces porteurs, pour le faire choir à bas, car on le voulait prendre vif, autant d’autres, et à l’envi, prenaient la place des morts, de façon qu’on ne le put onques abattre, quelque meurtre qu’on fit de ces gens-là, jusques à ce qu’un homme de cheval l’alla saisir au corps, et l’avala par terre »53.

51Les pages qui ont précédé cette conclusion étaient vouées à une dénonciation passionnée des violences, tromperies et cruautés dont se rendirent coupables les conquistadors – avec une fougue dans l’expression de Montaigne qui tranche sur son recul sceptique en tant d’autres occasions. Sa douleur propre lui permet de comprendre la douleur pourtant si lointaine de cet autre équipage de coche. Jean Starobinski, dans son essai intitulé Montaigne en mouvement, a souligné ainsi la cohérence du chapitre au gré de ses digressions : « L’ouverture au monde, dans les pages les plus accomplies des Essais, va de pair avec l’attention à soi. Contrairement à une opinion paresseuse, l’oubli de soi n’est pas la condition indispensable de la compassion. Le singulier chapitre “Des coches”, sur ce point, est particulièrement illustratif : sa composition a prêté à discussion, mais son parcours – d’un thème relatif au corps propre à un thème relatif à la torture subie par les autres – est d’une évidence exemplaire »54. Et Montaigne ne pouvait d’ailleurs mieux affirmer cette cohérence du parcours qu’en commençant l’épisode final par « Retombons à nos coches » !

52La lecture de Starobinski, parfaitement légitime, dégage la voie de l’éthique humaniste de Montaigne. Mais cette lecture n’est ainsi que partielle et ne suffit pas à s’élever à la hauteur de la complexité du chapitre « Des coches ». Car au fond, ce que Starobinski passe sous silence, c’est le fait que cette souffrance ne fut pas vécue dans n’importe quel lointain, mais précisément au Nouveau Monde. Or, le rapport au Nouveau Monde occupe une place centrale dans le chapitre, il occupe une position de pivot. L’évocation même du Nouveau Monde implique en effet quelque chose comme un ébranlement, une de ces déstabilisations ou interruptions du mouvement qui génèrent chez Montaigne les « soulèvements d’estomac » si douloureux. Pour l’homme Montaigne, à la fois singulier et tout entier, il y a quelque communauté de malaise entre les secousses d’un coche et le profond bouleversement de la découverte d’un Nouveau Monde. Ainsi lisons-nous, quasiment au centre de ce chapitre : « Notre monde vient d’en trouver un autre (et qui nous répond si c’est le dernier de ses frères, puisque les Démons, les Sibylles, et nous, avons ignoré cettui-ci jusqu’asteure) »55. L’argument de fond avait déjà été formulé, même si de manière moins évidente sans doute, au chapitre XXXI du premier livre des Essais (« Des cannibales »). Mais il claque bien plus sèchement ici, comme s’il saisissait Montaigne à l’instant. Certes, il est question d’un monde autre, mais qui vient d’être trouvé – et l’imminence du tout juste passé est insistance sur la nouveauté de ce continent. Au demeurant, les pages qui précèdent ont déjà évoqué la déstabilisation de la connaissance et la confrontation à ses limites par la variation et la multiplication des formes dans la continuité de notre monde : « Si nous voyons autant du monde, comme nous n’en voyons pas, nous apercevrions comme il est à croire, une perpétuelle multiplication et vicissitude de formes »56. L’expression sceptique de Montaigne vise ici les limites de notre connaissance dans nos entours. La page suivante provoque un saut et une radicalisation de l’inconnaissance en évoquant cette fois un autre monde (on sort donc du monde précédent), dont le surgissement dans le présent signe en même temps la nouveauté.

53Il nous faut donc mesurer très exactement ce que cette nouveauté d’un monde permet au scepticisme de Montaigne, en quoi elle en est sans doute l’argument le plus puissant. La survenue de ce monde tient par principe en échec la connaissance parce qu’elle ouvre la possibilité de mondes futurs – puisque nous n’avons pas su (pas plus que les anciens, au demeurant, auxquels Montaigne fait allusion avec ses monstres et sibylles), nous pouvons encore ne pas savoir et être demain surpris par d’autres survenues. Comme nous l’avions entrevu chez Vespucci, chez son traducteur et, de manière décalée, chez More, le nouveau met la connaissance en échec et dans le même mouvement lui ouvre l’incertitude de la forme historique. Si l’histoire donne bien forme à l’inconnaissance du neuf, c’est par son mouvement même, son allure de coche ou de navigation saccadée. Frank Lestringant, grand spécialiste de la littérature de la Renaissance et auteur d’un ouvrage passionnant sur Le Brésil de Montaigne. Le Nouveau-monde des « Essais », le dit très justement : « La confidence personnelle qui est faite au début du chapitre vaut aussi pour la perception que Montaigne a de l’Histoire. L’Histoire est mouvement, mais un mouvement inégal et saccadé, un “remuement interrompu”, comme celui de la barque courant son erre et tout-à-coup reprise et relancée par le coup d’aviron »57. Il n’y a aucun doute à ce propos : l’histoire soulève l’estomac de Montaigne… Et la nouveauté est la mouche du coche !

54La force du texte de Montaigne consiste en ceci qu’il creuse avec beaucoup de nuances et d’invention l’histoire comme forme du scepticisme. Autant la première formulation du scepticisme historique était paradoxalement encore très statique dans le chapitre « Des cannibales » en 1580, autant en 1588, c’est la dynamique de l’histoire qu’explore Montaigne, une dynamique tantôt hoquetante, tantôt contradictoire. Un mouvement qui n’est défini que par son instabilité, et non par son origine, ni son vecteur, ni son but. Citons à nouveau Franck Lestringant : « Tout ce que nous pouvons comprendre de l’Histoire, en définitive, c’est le branle, l’ébranlement tour à tour précipité et languissant, celui-là même qui retourne le cœur du passager conduit sur l’eau par de robustes rameurs »58.

55Cette invention de l’histoire en son scepticisme se fait en plusieurs étapes qui tiennent en quelques pages du chapitre « Des coches ». Nous avons lu, déjà, le principe même de déstabilisation épistémique par l’émergence du nouveau – « Notre monde vient d’en trouver un autre (et qui nous répond si c’est le dernier de ses frères […]) etc. ». Mais poursuivons notre lecture : ce Nouveau Monde est « non moins grand, plein, et membru, que lui, toutefois si nouveau et si enfant, qu’on lui apprend encore son a, b, c ; il n’y a pas cinquante ans qu’il ne savait, ni lettres, ni poids, ni mesure, ni vêtements, ni blés, ni vignes. Il était encore tout nu, au giron, et ne vivait que des moyens de sa mère nourrice »59. A la fois présent dans toute sa dimension qui le rend semblable à notre monde, et pourtant si jeune encore, marqué par une immaturité enfantine. C’est donc bien sur le paradoxe d’une terre à la fois comparable à la nôtre (« non moins grand etc. ») et incomparable (« si nouveau et si enfant etc. ») que Montaigne semble vouloir s’attarder, comme s’il y avait là tout simplement une disqualification de tout cours historique – les âges sont simplement étrangers l’un à l’autre. Face-à-face incompréhensible entre deux mondes ? Cela signifierait alors que la découverte et le scepticisme qu’elle génère constitueraient un fait sans forme.

56Or, justement, Montaigne fait émerger la forme, paradoxale parce que fluante par définition, du scepticisme historique dans les lignes qui suivent : « Si nous concluons bien, de notre fin, et ce poète de la jeunesse de son siècle, cet autre monde, ne fera qu’entrer en lumière, quand le nôtre en sortira. L’univers tombera en paralysie : l’un membre sera perclus, l’autre en vigueur »60. L’hémiplégie de l’univers qu’évoque ici Montaigne ne doit pas s’entendre comme une détermination statique, une rupture dichotomique à laquelle l’esprit serait confronté sans pouvoir l’approcher. Précisément, ce que Montaigne introduit ici, c’est l’idée de cours ou d’évolution historique, dans le déclin d’un monde ancien – son monde, le monde de Montaigne ! – et l’émergence d’un monde nouveau – celui que le siècle vient de découvrir. Il est difficile de ne pas lire ici l’esquisse d’une relève d’un monde qui se meurt par un monde qui naît. Mais si Montaigne dessine ainsi l’horizon d’un devenir et même d’une linéarité historique, il s’attache aussitôt à la suspendre, sinon à la briser.

57En effet, Montaigne joue concomitamment de l’histoire passée de ce monde qui nous paraît pourtant nouveau (à la manière de Raphaël Hythlodée dans sa description de l’île d’Utopia) et de sa décadence. Ainsi ce monde nouveau ne l’est-il pas tant, au point de se précipiter déjà vers son déclin – que nous accélérons, comme nous le verrons dans un instant. Autrement dit, Montaigne joue à la fois de l’apérité et de la forclusion de l’histoire, la saisissant dans ses contradictions, soubresauts et renversements. Histoire du nouveau, tout d’abord, car Montaigne glisse insensiblement de l’insistance sur l’enfance de ce monde vers la reconnaissance de son cours et de ses richesses : « C’était un monde enfant, si ne l’avons-nous pas fouetté et soumis à notre discipline, par l’avantage de notre valeur, et forces naturelles, ni ne l’avons pratiqué par notre justice et bonté, ni subjugué par notre magnanimité. La plupart de leurs réponses, et des négociations faites avec eux, témoignent qu’ils ne nous devaient rien en clarté d’esprit naturelle et en pertinence. L’épouvantable magnificence des villes de Cusco et de Mexico, et entre plusieurs choses pareilles, le jardin de ce Roi, où tous les arbres, les fruits, et toutes les herbes, selon l’ordre et la grandeur qu’ils ont en un jardin, étaient excellemment formés en or : comme en son cabinet, tous les animaux, qui naissaient en son état et en ses mers : et la beauté de leurs ouvrages, en pierrerie, en plume, en coton, en la peinture, montrant qu’ils ne nous cédaient non plus en l’industrie »61.

58Dira-t-on que pour être riche, ce monde nouveau reste pourtant enfant et que l’on ne voit rien ici qui renverrait à une histoire ? Ce serait ignorer l’opposition entre cette richesse, cette clarté de vue, ce bagage pour tout dire, et les balbutiements (l’a, b, c…) qu’évoquait d’abord Montaigne62. Non, il faut tenir les deux : nouveauté et histoire, survenue et histoire passée et présente. Mais cette histoire-là, ce devenir, cette puissance, cette richesse sont pourtant d’emblée menacées et ainsi déjà engagés dans le déclin par la prégnance même du monde ancien. Ce monde qui tantôt était presque déjà perclus façonne à présent le monde enfant à son image : « Bien crains-je, que nous aurons bien fort hâté sa déclinaison et sa ruine, par notre contagion, et que nous lui aurons bien cher vendu, nos opinions et nos arts »63. Montaigne puise chez de las Casas et Lopez de Gomara le témoignage de ces violences et tromperies qui mettent à bas un monde dont la nouveauté est aussi saisissante pour nous que relative en soi, un monde qui se métamorphose ainsi sous nos yeux – et, comme le dit Lestringant, « la métamorphose, qui est l’image clé du monde de Montaigne, a pour effet de désorienter le sens de l’Histoire »64. Les signes s’inversent entre ces mondes qui, pour un peu, se seraient succédés dans une linéarité renaissante. En définitive, l’histoire qui naissait avec le Nouveau Monde apparaît déjà agonisante en ce Nouveau Monde même. Epuisement ou suspension de l’histoire ? Non pas, mais dans le même mouvement, son affirmation et sa négation, dans la tension de l’une à l’autre. On ne peut mieux dire une histoire qui a l’instabilité du coche qu’en la montrant sans cesse à la fois en train de marcher et en train de verser.

59L’inconnaissance de l’histoire est enfin saisie par une hypothèse que formule Montaigne, un jeu de l’esprit : et si l’histoire avait été autre… Ou pour le dire autrement encore : et si la cartographie du monde s’était précédée elle-même… Montaigne écrit : « Que n’est tombée sous Alexandre, ou sous ces anciens Grecs et Romains, une si noble conquête, et une si grande mutation et altération de tant d’empires et de peuples, sous des mains, qui eussent doucement poli et défriché, ce qu’il y avait de sauvage, et eussent conforté et promu les bonnes semences que nature y avait produit »65. Après avoir dénoncé les violences que son temps fait au Nouveau Monde, il imagine en quelques lignes ce qu’aurait été cette découverte pour la grandeur antique. Entendons bien que Montaigne, à nouveau, joue ici sur un double sens impliqué, et même une contradiction en elle-même signifiante.

60D’une part, il ouvre le champ de l’histoire à ce qui aurait pu être. Cette posture intellectuelle est essentielle car elle introduit évidemment du conditionnel dans l’histoire passée elle-même. L’histoire est ainsi pensée non pas seulement en son effectivité mais aussi en sa possibilité, fût-elle manquée. Cette histoire du nouveau est l’un et l’autre – effectivité et possibilité. La formule ultime du scepticisme historique est peut-être : « cela aurait pu être », car c’est reconnaître à la fois le cours de l’histoire et la fragilité principielle de ce qui advient et que nous connaissons, et donc par là la fragilité de notre objet de connaissance auquel nous nous ordonnons. En fin de compte, fragilité de la connaissance elle-même. Il importe bien sûr ici que cette possibilité fût manquée. L’histoire que pense Montaigne dans son rapport au Nouveau Monde ouvre la possibilité – mais pour avouer qu’il est déjà trop tard : possibilité signifiante mais biffée !

61Seconde signification impliquée et non moins opérante : Montaigne situe ainsi à un même niveau d’admiration la grandeur antique qu’il prise tant et la puissance et richesse des populations du Monde Nouveau. Selon Lestringant, « la découverte du Nouveau Monde, pour Montaigne, c’était l’occasion inespérée de ressaisir au présent l’Antiquité vivante »66. En effet. Mais cela signifie alors que l’histoire qui prend forme pour Montaigne à même l’émergence du nouveau cartographique implique que l’histoire repasse les plats. Ou pour le dire plus élégamment : l’histoire laisse une seconde chance ! Nous ne doutons pas que c’est bien ce que Montaigne veut penser en effet. Une histoire pleine de ressources, en somme… Mais cette histoire ne peut être comme telle dans aucune continuité qui renaîtrait. Un nouveau coup d’aviron vient déstabiliser le mouvement à peine initié et l’estomac de se soulever : c’est qu’en effet, il est déjà trop tard et la décadence du Monde Nouveau sous l’effet du Monde Ancien, cyniquement conquérant, ne fait que répéter en fin de compte la perte de la glorieuse Antiquité elle-même. Lestringant, en concluant, a décidément le sens de la formule : « Ainsi l’Histoire offrait à l’Occident comme une formidable ellipse spatio-temporelle qui lui aurait permis de réinscrire l’héritage antique dans son présent. Or voici qu’à peine surgi à l’horizon des mers, ce miracle est frappé à mort, ignominieusement détruit par ceux qui n’ont pas su comprendre sa grandeur ni même la chance unique qui leur revenait. Et voilà l’Antiquité derechef perdue. Irrémédiablement cette fois. […] “Des coches”, ou le rêve deux fois perdu de la Renaissance »67.

62Décadence alors ? N’allons pas trop vite en besogne, car c’est l’ouverture elle-même qui se referme et l’apérité est aussi réelle que violente la forclusion. II faut donc que tous les sens de l’histoire impliqués par l’émergence de la nouveauté d’un monde soient enfin tenus ensemble pour que se dessine la forme du scepticisme historique assumé par Montaigne. La dynamique de l’histoire est bien pensée par la nouveauté (son émergence), par l’épaisseur du Nouveau lui-même (son histoire) et par l’horizon qui s’ouvre, mais est biffé aussitôt, la décadence relevant aussi bien de la dynamique.

Conclusion

63Les témoignages de la grande découverte et les altérations cartographiques qui s’en suivent n’ont pu être assumés, sans en réduire en rien la puissance déstabilisatrice, que par l’émergence d’une forme d’histoire qui noue, dans sa dynamique même, connaissance et ignorance. L’histoire au sens moderne émerge non comme une continuité ou une vectorialité, mais comme un champ fondamentalement mouvant qui mobilise à la fois l’élan et l’angoisse. A l’époque même de Montaigne et pour trois décennies encore, Shakespeare explorera ce champ notamment dans ses Histories consacrées à la guerre des Deux-Roses, mais aussi dans ses tragédies en reposant sans cesse la question du scepticisme – comme, au demeurant, Stanley Cavell l’a bien montré dans Le déni de savoir dans six pièces de Shakespeare. Si la négativité sera ensuite intégrée par la modernité à l’effort même de connaissance (de manière décisive avec le doute cartésien), si cette négativité subira ultérieurement diverses tentatives de neutralisation, persillée de quelques résurgences plus ou moins explicites, jusqu’à occuper derechef le devant de la scène avec l’idéalisme allemand, c’est l’ordre du concept qui aura été essentiellement son lieu. Il n’en reste pas moins, cependant, que cette négativité prit d’abord forme par l’ébranlement d’une cartographie, ce moment où espace et histoire s’enchâssent, se libèrent l’un l’autre et s’affrontent aussi bien, dans l’ignorance de ce qui adviendra. De Colomb et Vespucci à More et de More à Montaigne, il appert que l’une des figures originaires de la négativité moderne, sous la forme de l’histoire, est fondamentalement la subsomption d’un bouleversement cartographique.

Notes

1  Zweig (Stefan), Amerigo, trad. franç. de D. Autran, Paris, Paris, Belfond, 1992 (éditions Le Livre de Poche, 1996), p. 8.

2  Cf. Lequenne (Michel), « Introduction », dans Colomb (Christophe), La découverte de l’Amérique. Ecrits complets (1492-1505), trad. franç. de S. Estorach & M. Lequenne, Paris, La Découverte, 2015, p. 11.

3  Las Casas (Bartolomé de), Historia de las Indias, cité par Duviols (Jean-Paul), « L’affaire Vespucci : bibliographie chronologique », dans Le Nouveau Monde. Les voyages d’Amerigo Vespucci (1497-1504), trad. franç. de J.-P. Duviols, Paris, Chandeigne, 2005, pp. 227-228.

4  Todorov (Tzvetan), La découverte de l’Amérique. La question de l’autre, Paris, Seuil, 1982 (Editions Points, 1991), p. 27.

5  Colomb (Christophe), La découverte de l’Amérique. Ecrits complets (1492-1505), op. cit., pp. 282-283.

6  Todorov (Tzvetan), La découverte de l’Amérique. La question de l’autre, op. cit., p. 20.

7  Idem, p. 22.

8  Idem, p. 26.

9  Colomb (Christophe), La découverte de l’Amérique. Ecrits complets (1492-1505), op. cit., pp. 257.

10  Idem, pp. 502-503.

11  Idem, p. 505.

12  Cf. Todorov (Tzvetan), La découverte de l’Amérique. La question de l’autre, op. cit., pp. 24-47.

13  Idem, p. 31.

14  Idem, p. 37.

15  Idem, pp. 32-33.

16  Idem, p. 34.

17  Idem, p. 44.

18  Idem.

19  Idem, p. 40.

20  Westphal (Bertrand), Le monde plausible. Espace, lieu, carte, Paris, Editions de Minuit, 2011, p. 119.

21  A ce propos, cf. Ceceña (René), « Penser le Nouveau Monde. Histoire et modernité », dans Cahiers des Amériques latines, 56, 2009, pp. 121-137.

22  Idem, pp. 128-129.

23  Le Nouveau Monde. Les voyages d’Amerigo Vespucci (1497-1504), op. cit., p. 133 (nous soulignons).

24  Idem, p. 135.

25  Duviols (Jean-Paul), op. cit., p. 51.

26  Le Nouveau Monde. Les voyages d’Amerigo Vespucci (1497-1504), op. cit., pp. 142-143.

27  Cité par Duviols (Jean-Paul), op. cit., p. 42.

28  Ceceña (René), op. cit., p. 129.

29  Lopez de Gomara (Francisco), Historia general de las indias, cité par Ceceña (René), op. cit., p. 129.

30  Le Nouveau Monde. Les voyages d’Amerigo Vespucci (1497-1504), op. cit., pp. 142-143.

31  Idem, p. 206.

32  More (Thomas), L’Utopie, trad. franç. de M. Delcourt, Paris, Garnier Flammarion, 1987, p. 85.

33  Idem, pp. 86-87.

34  Cf. Marin (Louis), Utopiques : jeux d’espaces, Paris, Editions de Minuit, 1973, pp. 68 et 84.

35  Idem, p. 9.

36  Idem., p. 84.

37  More (Thomas), L’Utopie, op. cit., p. 76. Notons que More utilise ici le terme d’orbs : in parte noui illius orbis Utopia sita sit.

38  Marin (Louis), Utopiques : jeux d’espaces, op. cit., p. 133.

39  Idem, p. 141.

40  Idem, p. 137.

41  More (Thomas), L’Utopie, op. cit., p. 138.

42  Marin (Louis), Utopiques : jeux d’espaces, op. cit., p. 143.

43  Idem, p. 138.

44  Macherey (Pierre), De l’utopie !, Lille, De l’incidence Editeur, 2011, pp. 159-160.

45  More (Thomas), L’utopie, op. cit., p. 139 (nous soulignons).

46  Idem, p. 141 (nous soulignons).

47  Idem., p. 144.

48  Idem.

49  Marin (Louis), Utopiques : jeux d’espaces, op. cit., p. 134.

50  More (Thomas), L’Utopie, op. cit., p. 234.

51  Montaigne (Michel de), Essais. Livre premier, Paris, Gallimard, 2009, pp. 392-393

52  Montaigne (Michel de), Essais. Livre troisième, Paris, Gallimard, 2012, p. 170.

53  Idem, p. 192.

54  Starobinski (Jean), Montaigne en mouvement, Paris, Gallimard, 1993, pp. 238-239.

55  Montaigne (Michel de), Essais. Livre troisième, op. cit., p. 182.

56  Idem, p. 181.

57  Lestringant (Franck), Introduction, dans Le Brésil de Montaigne. Le Nouveau Mondes des « Essais » (1580-1592), Paris, Editions Chandeigne, 2005, p. 59.

58  Idem, p. 58.

59  Montaigne (Michel de), Essais. Livre troisième, op. cit., p. 182.

60  Idem.

61  Idem, pp. 182-183.

62  Au demeurant, c’est ironiquement que Montaigne reprendra ensuite l’image de l’enfance, alors qu’il nous représente la puissance d’argumentation et la noblesse des indiens face à de vils conquistadors : « Voilà un exemple de la balbutie de cette enfance » (Idem, p. 187).

63  Idem, p. 182.

64  Lestringant (Franck), Introduction, dans Le Brésil de Montaigne. Le Nouveau Mondes des « Essais » (1580-1592), op. cit., p. 17.

65  Montaigne (Michel de), Essais. Livre troisième, op. cit., p. 184.

66  Lestringant (Franck), Introduction, dans Le Brésil de Montaigne. Le Nouveau Mondes des « Essais » (1580-1592), op. cit., p. 53.

67  Idem, p. 54.

Pour citer cet article

Laurent Van Eynde, «Un monde nouveau», Phantasia [En ligne], Volume 3 - 2016, URL : http://popups.ulg.ac.be/0774-7136/index.php?id=536.

A propos de : Laurent Van Eynde

Université Saint-Louis – Bruxelles