Phantasia

0774-7136

 

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Stéphane Finetti

La transformation de la conception husserlienne de la représentation-de-phantasia à la lumière de la méthode réductive

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Résumé

Qu’est-ce qu’une représentation-de-phantasia ? En quoi se distingue-t-elle d’une représentation-d’image ? La réponse que Husserl donne à ces questions se transforme dans le cours Éléments fondamentaux de la phénoménologie et théorie de la connaissance (1904/05). Cet article tente de repenser cette transformation à la lumière de la réduction phénoménologique. Il montre qu’elle implique un approfondissement de la réduction de la phantasia comme réduction double : non seulement une réduction « sur » la phantasia, mais aussi une réduction « dans » la phantasia.

Index de mots-clés : Phénoménologie husserlienne, réduction « dans » la phantasia., réduction « sur » la phantasia, représentation-de-phantasia, représentation-d’image

Abstract

What is phantasy-presentation ? How does it differ from image-presentation ? Husserl’s answer to these questions changes in the lectures on “Principal Parts of the Phenomenology and Theory of Knowledge“ (1904/05). This paper tries to rethink this transformation in the light of the phenomenological reduction and shows that it implies to develop the reduction of phantasy as double reduction : not only a reduction “on“ phantasy, but also a reduction “in“ phantasy.

Index by keyword : husserlian phenomenology, image-presentation, phantasy-presentation, reduction “in“ phantasy., reduction “on“ phantasy

Zusammenfassung

Was heisst Phantasievorstellung ? Wodurch unterscheidet sie sich von der Bildvorstellung ? Husserls Antwort auf diese Fragen ändert sich im Laufe der Vorlesung über „Hauptstücke aus der Phänomenologie und Theorie der Erkenntnis“. Dieser Artikel versucht, diese Änderung im Licht der phänomenologischer Reduktion erneut zu durchdenken. Es wird dabei gezeigt, dass die erwähnte Änderung eine Vertiefung der Reduktion der Phantasie als einer doppelten Reduktion impliziert: nicht nur eine Reduktion „auf” die Phantasie, sondern auch eine Reduktion „in” der Phantasie.

Schlagwortindex : Bildvorstellung, Husserlsche Phänomenologie, Phantasievorstellung, Reduktion „auf” die Phantasie, Reduktion „in” der Phantasie

Introduction

1Cet article concerne une forme de phantasia (Phantasie) que Husserl thématise dans sa phénoménologie statique : la représentation-de-phantasia (Phantasievorstellung), c’est-à-dire l’acte objectivant (objektivierende Akt) de phantasia1. Il se concentre plus précisément sur la manière dont la conception husserlienne de la représentation-de-phantasia se transforme dans le cours Éléments fondamentaux de la phénoménologie et théorie de la connaissance (1904/05) et, notamment, dans sa troisième partie, intitulée Phantasia et conscience d’image2. Cette transformation est bien connue : elle a déjà fait l’objet de nombreuses interprétations et ne semble guère receler de nouveaux aspects à mettre au jour3. Jusqu’à présent, cependant, elle a été rarement considérée à la lumière de la méthode réductive4. Nous souhaitons contribuer dans cet article à combler cette lacune, en montrant que la transformation de la conception husserlienne de la représentation-de-phantasia va de pair avec une transformation de la réduction phénoménologique de la représentation-de-phantasia. Le parcours de recherche que nous entreprendrons à cette fin s’articule en trois étapes, consacrées respectivement à 1. la réduction à l’immanence réelle des représentations-de-phantasia, 2. la transformation de la conception husserlienne de leur structure intentionnelle, 3. la réduction double des représentations-de-phantasia.

1. La réduction à l’immanence réelle des représentations-de-phantasia

2On sait que Husserl fait remonter sa découverte de la réduction phénoménologique aux Manuscrits de Seefeld (1905)5. On sait également qu’il n’en donnera une première exposition que dans les cinq leçons intitulées L’idée de la phénoménologie (1907)6. Il pourrait dès lors sembler que Phantasia et conscience d’image (1904/05) mette en œuvre une phénoménologie sans réduction. Cette conviction, à laquelle prête à croire l’élaboration husserlienne du concept de réduction, doit être d’emblée remise en question : la réduction phénoménologique que Husserl expose dans les cinq leçons de 1907 est en effet déjà implicitement amorcée dans Phantasia et conscience d’image. Pour le montrer, on mettra d’abord en évidence les moments structurels de la réduction exposée dans les cinq leçons de 1907 et on examinera ensuite la manière dont ils permettent d’éclairer la démarche des §§ 1-8 de Phantasia et conscience d’image.

3On peut distinguer dans la « réduction phénoménologique »7 que Husserl expose dans L’idée de la phénoménologie trois moments structurels : I. la « perception réflexive et purement immanente »8, II. « l’épochè à l’égard de tout ce qui est transcendant »9, III. la réduction à l’immanence de la conscience. Ils peuvent être caractérisés schématiquement de la manière suivante :

4La perception immanente consiste dans une réflexion de la conscience sur ses propres vécus actuels. Elle est l’intuition dans laquelle ils sont donnés en personne (selbstgegeben) et, plus radicalement, de manière adéquate (adäquat) : ils y sont en effet donnés tels qu’ils sont visés. La perception immanente est ainsi selon Husserl une source de « données absolues » (absoluten Gegebenheiten) : les vécus actuels y sont en effet donnés de telle manière à exclure tout doute possible quant à leur existence10.

5L’« épochè à l’égard de tout ce qui est transcendant » se fonde sur la perception immanente des vécus intentionnels, dans lesquels apparaissent des objets transcendants. Elle consiste à munir ces derniers d’un « indice de nullité (Nullität) »11 qui a une double fonction : d’une part, celle d’interdire tout jugement sur l’existence ou l’inexistence des objets transcendants12 ; d’autre part, celle de permettre tout jugement qui se limite à les considérer comme objets intentionnels des vécus de conscience13.

6La réduction à l’immanence est le résultat de la perception immanente des vécus intentionnels et de l’épochè relative à leurs objets transcendants. Elle consiste dans une reconduction progressive à l’immanence de la conscience, dont Husserl donne deux caractérisations. Il s’agit en premier lieu de l’ « immanence réelle » (reelle Immanenz)14 de la conscience : le « perpétuel flux héraclitéen »15 des vécus intentionnels et de leurs remplissements intuitifs. Il s’agit en deuxième lieu de l’ « immanence » de la conscience « en général » (Immanenz überhaupt)16, qui comprend non seulement les vécus intentionnels et leur remplissement intuitif, mais également les objets intentionnels auxquels ils se rapportent. Ces objets ne sont pas « réellement » immanents à la conscience, mais « intentionnellement » immanents à la conscience.

7La réduction phénoménologique exposée dans les cinq leçons de 1907 reconduit ainsi à une sphère immanente structurée par la corrélation intentionnelle entre les vécus intentionnels (l’apparaître) et leurs objets intentionnels (ce qui apparaît)17.

8Cette réduction est déjà amorcée de manière implicite dans le § 1 de Phantasia et conscience d’image, où elle permet de rendre compte de la délimitation du champ thématique de la phénoménologie husserlienne des phantasiai. Ce champ est constitué, bien sûr, par les phantasiai, mais pas en n’importe quel sens. À partir du concept vague et plurivoque de phantasia issu de la langue courante, Husserl opère en effet dans le § 1 de Phantasia et conscience d’image toute une série d’exclusions : celle de la phantasia en tant que « faculté » (Vermögen), en tant qu’ « activité » (Tätigkeit), en tant qu’« œuvre » (Werke), en tant que « talent » (Anlage) et en tant que « disposition » (Disposition) de l’esprit18. Ces concepts traditionnels, issus de la théorie (philosophique et psychologique) des facultés, ne sont en effet pas des « data phénoménologiques » (phänomenologische Daten)19 : ils ne sont pas donnés intuitivement ou, lorsqu’ils le sont, ils ne sont pas donnés véritablement (c’est-à-dire adéquatement) à l’intuition20. Husserl définit ainsi le champ thématique de sa phénoménologie des phantasiai comme champ des vécus-de-phantasia (Phantasieerlebnisse)21 : la phantasia ne l’intéresse qu’en tant que vécu susceptible d’être donné intuitivement et adéquatement dans la perception immanente. Il s’agit par exemple des vécus-de-phantasia liés à la création22 ou à la réception23 d’une œuvre d’art : les phantasiai de centaures, de figures héroïques, de paysages, etc. Ou encore, il s’agit de vécus-de-phantasia qui composent des formes à discrétion, mais sans être nécessairement liés au domaine artistique : par exemple, les phantasiai de personnalités, destinées, époques historiques24. Dans les deux cas, la perception immanente intuitionne des « vécus objectivants » (objektivierende Erlebnisse), c’est-à-dire des « représentations » (Vorstellungen)25 : des vécus qui ont la propriété de se rapporter intentionnellement à un objet de telle ou telle façon. Si l’intentionnalité des vécus-de-phantasia est bien un datum phénoménologique, il n’en va cependant pas de même pour l’objet transcendant auquel elle se rapporte. Ce dernier est ici déjà muni implicitement par Husserl d’un « indice de nullité » : en tant qu’objet transcendant il n’est en effet « rien (nichts) de phénoménologique », mais il doit néanmoins être pris en considération « d’une certaine façon » (que Husserl ne précise pas) en tant qu’objet intentionnel26. Le champ thématique auquel reconduisent la perception immanente des vécus-de-phantasia et l’épochè implicite de leur objet transcendant se présente dès lors, au terme du § 1 de Phantasia et conscience d’image, comme celui de l’immanence des vécus-de-phantasia :

9Phénoménologiquement, on ne tient compte que de ce qui est immanent, des caractères internes des vécus intuitionnés dans une adéquation pure (…)27.

10Il ne s’agit là cependant que de l’immanence réelle des vécus objectivants ou représentations-de-phantasia, qui comprend leur appréhension objectivante et leurs contenus d’appréhension. Il ne s’agit pas encore de l’immanence en général, structurée par la corrélation entre les vécus-de-phantasia (l’apparaître) et leurs objets intentionnels (ce qui apparaît)28.

11À travers la réduction à l’immanence réelle qu’il met implicitement en œuvre dans le § 1, Husserl peut poser dans ses §§ 2-7 la question directrice de Phantasia et conscience d’image : celle de la différence phénoménologique (phänomenologische Unterschied) entre la représentation-de-phantasia et la représentation perceptive. La réduction à l’immanence réelle ne concerne en effet pas seulement les vécus-de-phantasia, mais en général tous les vécus intentionnels. Elle concerne par exemple aussi les vécus perceptifs, que Husserl analyse dans les deux premières parties du cours de 1904/0529. Elle soulève dès lors la question de savoir en quoi les représentations-de-phantasia diffèrent des représentations perceptives. Husserl la formule dans le § 5 de Phantasia et conscience d’image dans les termes suivants :

12Des deux côtés nous avons des appréhensions objectivantes, et des deux côtés le même objet est susceptible de parvenir à l’apparition et même exactement avec les mêmes déterminités apparaissantes du même côté, bref, des deux côtés les apparitions sont aussi « les mêmes », seulement nous avons une fois une perception et l’autre fois une phantasia. Qu’est-ce qui peut répondre de la différence ?30

13On peut considérer par exemple la maison d’en face et se demander en quoi sa représentation-de-phantasia diffère de sa représentation perceptive. Alors que dans la dernière la maison apparaît comme présente en chair et en os, dans la première la maison apparaît comme non-originairement-présente : elle n’est pas présente (gegenwärtig), mais rendue présente, c’est-à-dire présentifiée (vergegenwärtigt). Contrairement à la représentation perceptive, la représentation-de-phantasia n’est en ce sens pas une présentation (Gegenwärtigung), mais une présentification (Vergegenwärtigung). En quoi la présentification-de-phantasia de la maison d’en face diffère-t-elle cependant de sa présentation perceptive ? A-t-elle un caractère d’appréhension fondamentalement différent de la présentation perceptive, qui animerait néanmoins les mêmes contenus d’appréhension ? Ou bien, a-t-elle le même caractère d’appréhension que la présentation perceptive, mais anime-t-elle des contenus d’appréhension fondamentalement différents ? Ou encore, la présentification-de-phantasia de la maison diffère-t-elle de la présentation perceptive aussi bien par son caractère d’appréhension que par ses contenus d’appréhension ? La question de la différence phénoménologique entre la représentation-de-phantasia et la représentation perceptive se dédouble ainsi dans les questions de la différence phénoménologique de leurs caractères d’appréhension et de leurs contenus d’appréhension.

14Cette question articulée guide Phantasia et conscience d’image de son premier chapitre (intitulé « Question de la représentation-de-phantasia opposée à la représentation perceptive ») à son neuvième et dernier chapitre (intitulé « La question de la différence phénoménologique entre sensation et phantasma, et la question du rapport entre perception et phantasia »). Husserl cherche à y répondre à travers l’hypothèse de travail qu’il formule dans le § 8 Phantasia et conscience d’image, encore une fois grâce à la réduction à l’immanence réelle. D’après le § 8, la représentation-de-phantasia fonctionnerait comme une représentation-d’image (Bildvorstellung) : elle présentifierait un objet non-présent par le biais d’une image (Bild) présente et impliquerait ainsi un dédoublement du corrélat de la représentation-de-phantasia31. Cette hypothèse, loin d’être nouvelle, avait été déjà examinée par Husserl dix ans auparavant dans un tout autre contexte : l’étude Objets intentionnels (1894)32, où Husserl discute les thèses de K. Twardowski sur les « représentations sans objets »33. Il s’agit par exemple de la représentation-de-phantasia du Château de Berlin, qui vise intentionnellement un château qui aujourd’hui n’existe plus34. Ou encore, il s’agit de la représentation-de-phantasia du centaure Chiron, qui vise intentionnellement une figure mythologique qui n’existe pas, n’a jamais existé et n’existera jamais. Pour en rendre compte, Twardowski proposait de distinguer l’objet effectif de la représentation (qui dans ce cas n’existe pas) de son objet immanent : l’objet intentionnel de la représentation. On se limitera à rappeler deux caractéristiques de la distinction qu’il proposait de mettre en œuvre : I. le dédoublement entre l’objet intentionnel et l’objet effectif est conçu comme dédoublement entre une image-copie (Abbild) et un objet figuré ; II. l’objet intentionnel a un statut immanent, opposé au statut transcendant de l’objet effectif. Ce sont ces deux aspects de la théorie de Twardowski que Husserl critique dans Objets intentionnels (1894) et, plus tard, dans l’appendice aux §§ 11 et 20 de la Cinquième recherche logique (1901). En ce qui concerne le premier point, Husserl objecte à Twardowski que l’objet effectif des représentations du Château de Berlin ou du centaure Chiron et leur objet intentionnel sont un seul et même objet : il fait valoir, contre le dédoublement du corrélat de la représentation en image-copie et objet figuré, l’unité de la visée intentionnelle et de son corrélat35. En ce qui concerne le deuxième point, Husserl objecte à Twardowski qu’on ne peut considérer l’objet intentionnel comme « immanent » à la conscience que de manière « impropre » : il n’est en effet pas « réellement » immanent à la conscience (comme l’est par exemple un contenu d’appréhension), mais lui demeure « réellement » transcendant36 ; il n’est immanent à la conscience qu’ « intentionnellement ». Bien que Husserl n’en ait pris conscience que progressivement, seule cette deuxième critique devait avoir pour lui un caractère décisif et définitif. Une fois assurée par la réduction la distinction entre l’immanence réelle des représentations-de-phantasia et la transcendance réelle de leur objet intentionnel, Husserl parvient en effet dans Phantasia et conscience d’image à reformuler l’idée de dédoublement qu’il avait critiquée dix ans auparavant37. Il considère ainsi dans le § 8 du même texte la représentation-de-phantasia du château de Berlin comme une représentation-en-image, qui implique un dédoublement de son corrélat en image-de-phantasia (Phantasiebild) et chose :

15Lorsque le château de Berlin nous flotte [à l’esprit] dans l’image-de-phantasia, c’est justement le château qui est à Berlin qui est la chose visée, représentée. Mais nous en distinguons l’image flottante qui n’est naturellement pas une chose effectivement réelle et qui n’est pas à Berlin. L’image rend la chose représentée, mais n’est pas elle-même38.

16Non seulement Husserl reformule l’idée de dédoublement du corrélat de la représentation-de-phantasia, mais il en fait l’hypothèse de travail qu’il entend mettre à l’épreuve dans Phantasia et conscience d’image : « Nous voulons essayer de mener à terme, aussi loin que possible, le point de vue de l’imagination (Imagination) et la perspective selon laquelle la représentation-de-phantasia peut s’interpréter comme une représentation-à-caractère-d’image (Bildlichkeitsvorstellung) (…) »39.

17Se pose dès lors la question de savoir comment Husserl met à l’épreuve cette hypothèse dans Phantasia et conscience d’image (et, en particulier, comment il parvient à échapper à l’objection qu’il avait adressée à Twardowski).

2. La transformation de la conception husserlienne de la représentation-de-phantasia

18Pour répondre à cette question, on explicitera d’abord le modèle de la conscience d’image employé par Husserl pour penser la représentation-de-phantasia. On montrera ensuite comment Husserl a été conduit à le remettre en question pour penser la spécificité de la représentation-de-phantasia. On mettra enfin au jour la nouvelle conception de la représentation-de-phantasia qui découle de cette remise en question. À cette fin, on examinera principalement les textes suivants : Phantasia et conscience d’image (1904/05), l’étude Phantasia et représentation en image (1898) qui en est la préparation et les Leçons pour une phénoménologie de la conscience intime du temps (1905) qui (du moins dans leur version d’origine) en sont la continuation.

2.1 La phantasia en tant que représentation-à-caractère-d’image interne40

19À l’instar de la représentation-de-phantasia et de la représentation perceptive, la représentation-d’image (Bildvorstellung)41 est à son tour rendue manifeste par la réduction à l’immanence réelle. Il s’agit par exemple de la représentation d’un enfant à travers sa photographie, ou encore, de la représentation d’un centaure à travers un tableau de A. Böcklin42. Dans les deux cas, l’objet apparaît « en image » (im Bilde) au lieu d’apparaître en chair et en os : il est mis-en-image (verbildlicht)43. On exposera d’abord schématiquement en quoi consistent l’objet « en image » et sa « mise-en-image » (Verbildlichung), pour montrer ensuite comment ils permettent à Husserl de penser la représentation-de-phantasia44.

20D’après le § 9 de Phantasia et conscience d’image (1904/05) et le § 1 de Phantasia et représentation en image (1898), l’objet « en image » se compose de trois strates. La première est la « chose-image » (Bildding)45, c’est-à-dire l’image en tant que chose physique (physisches Ding). Il s’agit, par exemple, de la toile d’un tableau ou du papier photographique. La seconde strate de l’objet « en image » est l’ « objet-image » (Bildobjekt)46 : elle consiste dans une forme plastique (plastische Form ou Gestalt) qui peut être peinte sur une toile, imprimée sur papier, etc., mais qui ne coïncide avec aucun ses supports possibles. Si on se réfère comme Husserl à la photographie en noir en blanc d’un enfant, il s’agit de l’« enfant-image » (Bild-Kind)47 : l’« enfant-miniature (Miniatur-Kind) apparaissant ici, dans une coloration grise-violâtre peu agréable »48 et en deux dimensions. Cette seconde strate de l’objet « en image » se fonde sur la strate sous-jacente de la chose-image et, en même temps, la modifie : d’une part, l’enfant-image n’apparaît que sur la base du papier photographique, qui existe réellement49 ; d’autre part, l’enfant-image n’existe pas réellement et modifie ainsi le papier photographique en chose apparente (Scheinding)50. La troisième strate de l’objet « en image » est le « sujet-image » (Bildsujet) : le sujet qui se figure par ressemblance (Ähnlichkeit) dans l’objet-image. Dans l’exemple précédemment considéré, il s’agit d’un enfant réel, en couleurs et en trois dimensions. Cette troisième strate de l’objet « en image » se fonde sur celle de l’objet-image et, en même temps, la modifie. L’enfant figuré en image n’est en effet pas un deuxième enfant qui apparaîtrait à côté de l’enfant-image : il n’apparaît jamais en personne, mais seulement par le biais de l’enfant-image, qui apparaît en personne et devient son image-copie (Abbild). L’objet « en image » prend ainsi en dernière instance la forme d’un « non-apparaissant dans l’apparaissant » (Nicht-erscheinenden im Erscheinendem), ou encore, d’un « non-maintenant dans le maintenant » (Nicht-Jetzt im Jetzt)51.

21D’après les §§ 12-14, 19, 21-23, 25-26, 34 de Phantasia et conscience d’image et les §§ 2-6 de Phantasia et représentation d’image, la représentation-d’image implique corrélativement une stratification correspondante d’appréhensions objectivantes. La première est celle de la chose-image, par exemple du papier (Papierauffassung)52. Elle consiste dans une appréhension perceptive, qui confère aux sensations de couleur et autres contenus visuels la forme d’un objet réel et présent53. La seconde strate de la représentation-d’image est l’appréhension de l’(objet-)image (Bildauffassung)54. Elle consiste dans une seconde appréhension perceptive, qui s’édifie sur les contenus d’appréhension de la première et la modifie en quasi-perception : dans les termes du § 22 de Phantasia et conscience d’image, l’objet-image n’est en effet pas « vu », mais « quasi-vu » (quasi-gesehen)55. Contrairement à la perception normale, cette quasi-perception ne pose ni l’existence ni la réalité du perçu : « L’apparition de l’objet-image (…) porte en soi le caractère de la non-effectivité (Unwirklichkeit) »56. Elle est en ce sens une « conscience de fiction » (Fiktionsbewusstsein) : la conscience d’un objet apparent (Scheinobjekt), c’est-à-dire d’un fictum (Fiktum)57. Cette appréhension fictionnelle de l’objet-image est la base sur laquelle s’édifie l’appréhension imaginative du sujet(-image) (Sujetauffassung)58 : sa mise-en-image (Verbildlichung) ou sa figuration-en-image (Abbildung). Comme nous l’avons vu, le sujet-image demeure absent et n’apparaît pas en personne : son appréhension imaginative prend donc la forme d’une présentification. Le sujet-image apparaît néanmoins indirectement, à travers l’objet-image (présent, apparaissant) qui lui ressemble : sa présentification demeure donc fondée sur la présentation de l’objet-image et s’avère consister dans la « présentification d’un non apparaissant dans l’apparaissant »59. De cette manière, l’appréhension du sujet-image pénètre et intègre si bien en elle l’appréhension fondante de l’objet-image, qu’elles ne sont plus deux appréhensions, mais plutôt un « dédoublement (Verdoppelung) de la conscience en conscience d’image et conscience de sujet »60. La représentation-d’image exerce en ce sens une double fonction : d’une part, une fonction présentative (gegenwärtigende Funktion), par laquelle l’objet-image apparaît en personne ; d’autre part, une fonction figurative (Abbildende-, Darstellungs-funktion), par laquelle un sujet-image (inapparaissant, non présent) est intuitionné et pour ainsi dire « vit » dans l’objet-image (apparaissant, présent).

22Si cette stratification d’appréhensions objectivantes et, corrélativement, d’objets intentionnels est une condition nécessaire de la représentation d’image, elle n’en est cependant pas encore une condition suffisante. Pour qu’il y ait représentation d’image, il faut en effet que ces différentes strates entrent en conflit (Widerstreit) les unes avec les autres : l’appréhension fictionnelle de l’objet-image doit entrer en conflit, d’une part, avec l’appréhension perceptive qui la fonde, et, d’autre part, avec l’appréhension imaginative qu’elle fonde. Le premier conflit relève de la fonction présentative de la représentation-d’image : il concerne l’apparition de l’objet-image sur la base de la chose-image. Il tient au fait que l’appréhension de l’objet-image est une modification de l’appréhension perceptive de la chose-image et se rapporte ainsi aux mêmes contenus sensibles61. Tant qu’il y a simple perception de la chose-image, il ne peut donc y avoir quasi-perception de l’objet-image : la simple vision du papier photographique exclut la quasi-vision de l’enfant-image. L’appréhension de l’objet-image ne peut s’établir qu’en entrant en conflit avec l’appréhension perceptive de la chose-image et en l’emportant (siegend) sur elle : la quasi-vision de l’enfant-image ne peut s’établir que lorsqu’elle repousse (verdrängt) la vision du papier photographique et lui dérobe (raubt) ses contenus visuels62. Le second conflit constitutif de la représentation-d’image relève de sa fonction figurative : il concerne la figuration du sujet-image par l’objet-image qui lui ressemble. Celle-ci est possible parce qu’il y a dans l’objet-image un plus ou moins grand nombre de moments « porteurs » (Träger) de l’appréhension du sujet : des moments qui rendent intuitif par ressemblance des moments-de-sujet (Sujet-Momente) correspondants63. Dans le cas de la photographie en noir et blanc d’un enfant, il s’agit par exemple de la silhouette de l’enfant-image et des traits caractéristiques de son visage-image. S’il n’y avait que les moments par lesquels l’objet-image ressemble au sujet, on ne parviendrait cependant pas à voir le sujet à travers l’objet-image : on finirait au contraire par prendre l’objet-image pour le sujet lui-même64. Pour que l’appréhension imaginative du sujet à travers l’objet-image puisse s’établir, il faut que la ressemblance de l’objet-image au sujet entre en conflit avec la dissemblance du sujet par rapport à son objet-image. Les moments qui mettent en image le sujet doivent en d’autres termes entrer en tension avec des moments qui ne le figurent pas : les « moments de la différence » (Momente der Differenz) du sujet par rapport à son image65. Dans les cas de la photographie en noir et blanc de l’enfant, il s’agit par exemple de la couleur grise-violâtre de l’enfant-image et de sa bidimensionnalité. Ce n’est que par cette contre-tension (Wider-spannung) au sein de l’objet-image, ainsi que par le conflit qui s’ensuit entre sa ressemblance et sa dissemblance au sujet, que peut avoir lieu la figuration du sujet dans l’objet-image.

23La représentation d’image ainsi conçue est le modèle à partir duquel Husserl cherche à penser la représentation-de-phantasia, aussi bien dans Phantasia et représentation en image (1898) que dans Phantasia et conscience d’image (1904/05)66. Il lui permet de concevoir la représentation-de-phantasia comme représentation à caractère d’image interne et, en même temps, de répondre à l’objection qu’il avait adressée à Twardowski dans Objets intentionnels (1894). Comme Husserl le déclare dans le § 11 de Phantasia et conscience d’image et dans le § 2 de Phantasia et représentation en image, la représentation-de-phantasia représente son objet indirectement : « Elle porte à l’apparition d’abord un autre objet, à lui semblable, au travers duquel elle l’appréhende et le vise en image »67. Elle implique dès lors un dédoublement de son corrélat en image-de-phantasia (Phantasiebild) et sujet, ainsi que corrélativement un dédoublement de la conscience en appréhension de l’image-de-phantasia et appréhension du sujet. Comme c’était le cas pour la représentation d’image et contrairement à ce que Husserl avait objecté à Twardowski, ce dédoublement ne met en péril ni l’unité de la visée intentionnelle ni celle de son objet. Ce serait le cas, en effet, si aussi bien l’image-de-phantasia que le sujet apparaissaient : on aurait alors affaire à deux objets séparés, visés par deux appréhensions séparées. Or, comme Husserl le montre en reprenant le même exemple qu’il utilisait dans Objets intentionnels, il n’en est rien :

24Si je me représente le château de Berlin dans la phantasia, c’est l’image-de-phantasia [qui est] une véritable apparition. Mais si, [ayant] cette image sous les yeux, je vise en représentant, non pas cette image mais le château lui-même, alors un deuxième objet est bien intentionnellement donné dans l’acte complexe, mais pas donné sous forme d’une deuxième apparition. (…) l’objet intentionné finalement et non apparaissant est (…) appréhendé indirectement, à savoir par l’intermédiaire de l’objet d’abord apparaissant et appréhendé68.

25De même que la représentation d’image, la représentation de phantasia consiste dans la présentification d’un sujet non apparaissant dans une image apparaissante : elle rend présent un sujet non-présent à travers une image présente.

26Si en ce qui concerne sa fonction figurative la représentation-de-phantasia ne semble se distinguer en rien de la représentation d’image, des différences émergent en revanche lorsqu’on considère la fonction présentative par laquelle apparaît l’image-de-phantasia. Comme Husserl l’explique dans les §§ 10 et 21 de Phantasia et représentation d’image, ainsi que dans le § 6 de Phantasia et représentation en image, l’image-de-phantasia n’a en effet pas le double statut de l’image courante : contrairement à une image photographique ou picturale, par exemple, l’image-de-phantasia n’est ancrée en aucune chose physique ; elle est un objet-image qui ne se fonde sur aucune chose-image69. De même, contrairement à l’appréhension d’une image photographique ou picturale, l’appréhension de l’image-de-phantasia n’est plus fondée sur une appréhension perceptive. Elle ne met donc pas en forme les mêmes contenus d’appréhension : alors que l’appréhension d’image courante dote de sens une complexion de sensations (Empfindungen) et leur donne la forme d’un objet-image, l’appréhension de l’image-de-phantasia dote de sens une complexion de phantasmata (Phantasmen) et leur donne la forme d’un objet-image. La représentation-de-phantasia s’avère ainsi être une forme privative de représentation d’image : une conscience d’image sans appréhension perceptive sous-jacente, sans chose-image et sans sensations70. Plus précisément, Husserl la définit comme représentation d’image interne (innere Bildvorstellung) et l’oppose à la représentation d’image courante, qu’il qualifie d’externe. La représentation-de-phantasia se laisse-t-elle cependant subsumer avec la représentation-d’image courante sous un genre commun ? Sa différence par rapport à la représentation d’image courante se laisse-t-elle ramener à une différence spécifique ?

2.2 La remise en question du modèle de la conscience d’image

27Husserl cherche à répondre à ces questions aussi bien dans Phantasia et représentation en image (à partir du § 7) que Phantasia et conscience d’image (à partir du chapitre 5). Il ne répond cependant pas dans les deux cas de la même manière. Alors que dans Phantasia et représentation en image il maintient jusqu’au bout le modèle de la conscience d’image, dans Phantasia et conscience d’image il le remet en revanche en question. En approfondissant le modèle de la conscience d’image il s’aperçoit en effet que l’absence d’ancrage de la représentation-de-phantasia dans une appréhension perceptive sous-jacente lui confère un statut essentiellement différent de la représentation-d’image.

28Pour le montrer, on reprendra le parallèle que Husserl met en place dans le § 24 de Phantasia et conscience d’image entre, d’une part, la représentation-d’image de Chiron à travers un tableau de A. Böcklin et, d’autre part, la représentation-de-phantasia du même centaure71. Selon l’hypothèse de travail de Husserl, cette dernière devrait fonctionner comme une représentation d’image interne. Or, on ne retrouve pas en elle les conflits caractéristiques de la représentation d’image, mais une tout autre sorte de conflits. Dans la représentation d’image de Chiron à travers un tableau de Böcklin, par exemple, le conflit entre la ressemblance et la dissemblance de l’objet-image et du sujet-image est fixé une fois pour toutes (ein für allemal) sur la toile : le centaure-image ressemble par certains aspects (sa forme, ses couleurs, etc.) au centaure figuré en image et en diffère par d’autres (sa bidimensionnalité, son statut purement visuel, etc.). Dans la représentation-de-phantasia de Chiron, en revanche, le conflit entre la ressemblance et la dissemblance de l’objet-image et du sujet-image peut être rejoué à chaque instant :

29Les représentations-de-phantasia ont en commun avec les représentations-d’image la différence entre une figuration parfaite et une [figuration] imparfaite. Mais dans la représentation-de-phantasia s’ouvre un changement graduel d’adéquation qui manque au caractère d’image physique. (…) ici l’image est quelque chose de flottant, de fluctuant, de changeant, ayant une plénitude et une force tantôt croissantes tantôt décroissantes, donc changeant constamment en immanence sur l’échelle de la perfection72.

30La représentation-de-phantasia de Chiron a une plénitude et une force, donc une adéquation variables, tantôt croissantes et tantôt décroissantes : le partage entre les moments par lesquels le centaure-image ressemble au centaure figuré en image et les moments par lesquels il en diffère est toujours en train de se faire.

31Comme le montre le passage précédemment cité, la variabilité du conflit entre objet-image et sujet-image tient ici à la variabilité de l’objet-image lui-même : alors que l’image picturale est fixée une fois pour toutes sur la toile, l’image-de-phantasia est au contraire toujours quelque chose de flottant (Schwebendes), de fluctuant (Schwankendes) et de changeant (sich Änderndes). Elle peut varier quantitativement (ou extensivement), par le nombre croissant ou décroissant des moments porteurs de l’appréhension du sujet. Elle peut varier aussi qualitativement (ou intensivement), dans sa forme et sa couleur. Comme Husserl l’explique dans le § 27 de Phantasia et conscience d’image,

32(…) il y a bien des cas où les apparitions-de-phantasia se donnent comme configurations vigoureuses, où elles mènent à l’intuition d’objets nettement tracés, [fermement] plastiques, saturés de couleurs. Il en va autrement dans d’innombrables cas, et dans la plupart. Les objets-de-phantasia apparaissent comme schèmes vides, pâles jusqu’à la transparence, avec des couleurs complètement insaturées, avec une plastique défectueuse, souvent des contours seulement vagues et fluctuants remplis d’un je ne sais quoi, ou à proprement parler remplis de rien, de rien de ce qui pourrait être attribué à l’apparaissant comme surface délimitante, colorée de telle ou telle manière. L’apparition change de façon protéiforme : (…) la couleur (…) a quelque chose de particulièrement vide, d’insaturé, de dépourvu de force ; et de même la forme a quelque chose de si vague et ombreux qu’il ne saurait nous venir à l’esprit d’introduire pareilles choses dans la sphère de la perception et du caractère d’image actuels73.

33Les couleurs de phantasia sont variables : alors que les couleurs du centaure d’un tableau de Böcklin sont fixées une fois pour toutes sur la toile, les couleurs du même centaure apparaissant en phantasia peuvent changer constamment ; le centaure de phantasia n’a dès lors plus une couleur déterminée, mais apparaît dans une sorte de « brouillard » ou de « gris vide ». De même, les formes de phantasia sont variables : alors que la forme du centaure d’un tableau de Böcklin est fixée une fois pour toutes sur la toile, la forme de phantasia du même centaure peut changer constamment. Le centaure de phantasia n’a dès lors plus une forme déterminée, mais consiste dans un « schème vide » avec des contours vagues et fluctuants : il peut apparaître petit et puis grand, faible et puis puissant, etc., bref il est « protéiforme » (proteusartig).

34Non seulement l’image-de-phantasia est variable (quantitativement et qualitativement), mais elle varie en outre de manière discontinue et, même lorsqu’elle ne varie pas, elle peut être intermittente74. Alors que dans un tableau de Böcklin le centaure-image apparaît toujours sous le même profil, dans la phantasia le même centaure peut apparaître de l’avant, de l’arrière, latéralement, etc. Et ses apparitions ne s’enchaînement pas nécessairement de manière continue, comme s’il s’agissait d’une perception : pour passer de l’apparition de la face avant du centaure à celle de sa face arrière, par exemple, il n’est pas nécessaire de passer graduellement par ses faces latérales ; le centaure de phantasia peut apparaître de l’avant et soudain de l’arrière75. La discontinuité du changement de l’image-de-phantasia est en outre telle que son unité n’est pas nécessairement maintenue : le centaure-image peut apparaître petit et soudain grand, avec une barbe et soudain sans barbe, clair et soudain foncé, etc. à tel point que l’on pourrait par exemple passer subitement de l’image de Chiron à celle de Nessus, de celle-ci à celle d’un dragon, etc. Lorsqu’elle varie ainsi et même lorsqu’elle ne varie pas, l’image-de-phantasia peut être enfin intermittente. Alors que l’image photographique ou picturale se caractérise par sa constance, l’image-de-phantasia peut être caractérisée par « sa fugacité, sa disparition, et son retour »76. Comme Husserl l’explique dans le § 28 de Phantasia et conscience d’image, « à peine quelque chose comme de la couleur ou de la forme plastique resplendit-il là en un éclair (blitzt… auf), qu’il est déjà de nouveau parti »77. L’image-de-phantasia peut disparaître aussitôt apparue, pour reparaître ensuite.

35Après avoir récapitulé dans le § 31 de Phantasia et conscience d’image les différences qui distinguent l’image-de-phantasia de l’image courante, Husserl est ainsi contraint de reconnaître que

36examiné en profondeur, un objet primaire singulier au sens où nous avons un objet-image stable singulier dans le caractère d’image physique, ne se constitue pas du tout continuellement dans ce changement protéiforme78.

37Est-ce à dire que la représentation-de-phantasia comporterait une nouvelle forme d’objet-image par rapport à la représentation-d’image courante : un objet-image potentiellement instable (fluctuant, protéiforme, discontinu et intermittent) ?79 Ou bien, est-ce à dire que la représentation-de-phantasia ne comporterait plus du tout d’objet-image ?80 Pour approfondir la question, Husserl remonte de l’image-de-phantasia à la condition de son instabilité : son absence d’ancrage dans une chose-image qui en fixerait une fois pour toutes la forme et la couleur. Après avoir analysé le conflit entre l’objet-image et le sujet-image dans la représentation-de-phantasia, Husserl s’interroge ainsi à partir du § 32 de Phantasia et conscience d’image sur le rapport entre l’(objet-)image-de-phantasia et les choses physiques.

38Contrairement à la représentation d’image, la représentation-de-phantasia semble exclure de prime abord tout conflit entre son objet-image et les choses physiques. Comme Husserl l’anticipe dans le § 24 de Phantasia et conscience d’image, en effet,

39le centaure qui, dans la phantasia, me flotte maintenant [à l’esprit] ne couvre (bedeckt) en apparence pas une portion de mon champ visuel comme le centaure d’une image de Böcklin que je vois effectivement81.

40Contrairement au centaure-image fixé sur une toile de Böcklin, le centaure de phantasia « n’apparaît pas dans le contexte objectif de la réalité effective présente, (…) qui se constitue dans la perception actuelle (…) »82: il est « complètement séparé » (völlig getrennt) des choses perçues, réelles et présentes. Comme Husserl le précise dans le § 26, il n’est par conséquent pas un fictum qui entrerait en conflit avec une chose perçue qui en constituerait le fondement : « L’image-de-phantasia (…) ne se révèle pas comme fictum dans son conflit (Widerstreit) avec la réalité effective incontestable en soi du présent »83. Si la représentation-de-phantasia n’entrait pas de quelque manière en conflit avec la représentation perceptive, pourtant, comment pourrait-elle encore s’en distinguer ? De même, si le centaure de phantasia n’entrait pas de quelque manière en conflit avec la réalité effective présente, comment pourrait-il pleinement s’en séparer ?84

41Pour rendre compte de la différence entre la représentation-de-phantasia et la représentation perceptive, Husserl introduit ainsi dans les §§ 32-33 une nouvelle forme de conflit :

42Le passage d’une représentation-de-phantasia instantanément accomplie à une représentation perceptive est un saut, un écart violent, en contraste (im Kontrast) avec la perception et en une sorte de conflit  (Widerstreit) avec elle dans lequel la représentation-de-phantasia s’avère être simple fiction. C’est ici aussi un rapport de conflit (Widerstreitsverhältnis), seulement d’un tout autre genre qu’au milieu du champ visuel85.

43La spécificité de ce nouveau conflit tient au fait que l’objet-image ne s’oppose plus à une chose perçue qui en constituerait le fondement, mais à toute chose perçue : contrairement au centaure-image de Böcklin qui entre en conflit avec la toile sur laquelle il se fonde, un centaure de phantasia entre en conflit avec toute réalité effective présente. De même, l’appréhension de l’image-de-phantasia ne s’oppose plus à une appréhension perceptive qui en constituerait le soubassement, mais à toute appréhension perceptive : contrairement à l’appréhension du centaure-image de Böcklin qui entre en conflit avec l’appréhension perceptive sous-jacente de la toile, l’appréhension de phantasia d’un centaure entre en conflit avec toute perception. De local, le conflit entre appréhension de l’objet-image et appréhension perceptive devient en d’autres termes total86.

44À l’instar du conflit local avec la perception qui intervient dans la représentation d’image, le conflit total avec la perception qui intervient dans la représentation de phantasia repose en dernière instance sur leurs contenus d’appréhension. Il oppose plus précisément les sensations relatives à un sens (la vue, l’ouïe, le toucher, etc.) aux phantasmata relatifs au même sens87. Comme Husserl l’explique dans le § 35 de Phantasia et conscience d’image,

45même les phantasmata de ce qu’on appelle sens de la vue apparaissent dans un champ visuel, mais, pour le dire généralement, ils n’ont pas d’unité avec le champ visuel de la perception. (…) ces contenus sensibles (…) sont dépourvus phénoménologiquement de tout enchaînement avec mon champ sensible perceptif de maintenant88.

46Les phantasmata du sens de la vue ne forment pas une connexion unitaire avec les sensations correspondantes : il ne peuvent avoir lieu « en même temps ». Les uns repoussent (hinunterdrückt)89 par conséquent les autres vers le bas et vice versa. Les phantasmata d’un centaure, par exemple, repoussent mes sensations visuelles actuelles et vice versa : ils sont en « concurrence » (Wettstreit)90 les uns avec les autres. Il en va de même pour les appréhensions qui les dotent de sens et pour leurs corrélats objectifs : le centaure de phantasia n’apparaît pas en s’insérant dans les choses perçues, mais en alternance avec les choses perçues ; corrélativement, l’appréhension de phantasia d’un centaure ne s’insère pas dans les perceptions actuelles, mais n’a lieu que si elle l’emporte (siegt)91 sur les perception actuelles.

47Comme Husserl s’en aperçoit progressivement au cours du chapitre 7, intitulé « Essai d’une différence entre représentation-de-phantasia et représentation à caractère d’image », ce conflit propre à la représentation-de-phantasia excède largement le modèle de la conscience d’image. Pour entrer en conflit avec les choses physiques présentes, en effet, l’image-de-phantasia doit avoir un statut non-présent : le centaure de phantasia, par exemple, ne peut partager avec les choses perçues dont il est pleinement séparé leur statut présent, parce qu’il devrait alors s’insérer dans la réalité effective présente comme une image physique92. De même, l’appréhension de l’image-de-phantasia doit être l’appréhension d’un objet non-présent et les phantasmata qui en sont le remplissement intuitif doivent être les apparitions d’un objet non-présent93. Dans ce cas, cependant, on ne peut continuer à attribuer à la représentation-de-phantasia un caractère d’image (fût-il interne). Pour qu’il y ait image, en effet, il faut un objet-image présent apte à figurer un sujet-image non-présent : il faut un maintenant apte à figurer un non-maintenant. En absence d’un objet-image présent, il n’y a en revanche pas de représentation-d’image. Par conséquent, comme Husserl l’explique dans le § 38 de Phantasia et conscience d’image,

48dans la phantasia, nous n’avons aucun « présent », et en ce sens aucun objet-image. Dans la phantasia claire, nous vivons des phantasmata et des appréhensions objectivantes qui ne constituent aucun se-tenant-là comme présent qui ne devrait faire fonction que de porteur d’une conscience de caractère d’image. Le rapport au présent manque totalement dans l’apparition même. Un intuitionner le visé a immédiatement lieu dans l’apparaissant. (…) Quant aux phantasiai obscures, (…) la conscience d’un présent manque totalement, et par conséquent aussi la médiation94.

49En approfondissant le modèle de la représentation-d’image, Husserl parvient ainsi à montrer que la représentation-de-phantasia l’excède : elle n’exclut pas simplement tout objet-image stable, mais plus radicalement tout objet-image (stable ou instable), en raison de son conflit total avec la perception et avec le présent perceptif. Loin d’être la présentification d’un sujet-image non présent moyennant un objet-image présent, la représentation-de-phantasia s’avère être la présentification « directe » d’un objet non-présent.

50Comment peut-il y avoir cependant conscience d’un objet non-présent sans la médiation d’une image présente ? On exposera dans ce qui suit la réponse ébauchée dans les §§ 44 et 51 de Phantasia et conscience d’image (1904/05) et développée dans les Leçons pour une phénoménologie de la conscience intime du temps (1905), qui finira par s’imposer dans la phénoménologie husserlienne : l’idée selon laquelle la représentation-de-phantasia consiste dans la modification reproductive d’une perception possible95.

2.3 La phantasia en tant que modification reproductive non-positionnelle

51Dans les Leçons pour une phénoménologie de la conscience intime du temps (1905), issues de la quatrième et dernière partie du cours Éléments fondamentaux de la phénoménologie et théorie de la connaissance (1904/05), Husserl reprend et approfondit la distinction entre la représentation-de-phantasia et la représentation-d’image à laquelle il était parvenu dans Phantasia et conscience d’image. Dans l’appendice II au § 17 des Leçons de 1905, par exemple, il considère la représentation-de-phantasia comme une présentification-en-personne (Selbst-vergegenwärtigung) et la distingue de toute présentification-mettant-en-image (verbildlichende Vergegenwärtigung)96 : la représentation-de-phantasia rend en effet présent l’objet « lui-même » (selbst), au lieu de le rendre présent « en image ». Husserl rapproche ainsi la représentation-de-phantasia du souvenir (Erinnerung) et la repense dès lors comme « reproduction » (Reproduktion) ou « modification reproductive » (reproduktive Modifikation) :

52La phantasia est un acte caractérisé comme présentification (reproduction)97.

53Cette modification reproductive se distingue de toute modification temporelle : elle ne modifie pas comme la rétention une perception présente en perception tout juste passée ou son objet présent en objet tout juste passé ; de même, elle ne modifie pas comme la protention une perception présente en perception à venir ou son objet en objet à venir. La modification reproductive dans laquelle consiste la représentation-de-phantasia modifie au contraire une perception au sens où elle la reproduit dans toute son extension temporelle (avec ses impressions, ses rétentions et ses protentions) : elle la fait vivre au sujet une nouvelle fois (wieder, re-).

54Contrairement au souvenir, la représentation-de-phantasia ne reproduit cependant pas une perception localisable dans le temps effectif : elle ne fait pas vivre à nouveau comme le ressouvenir une perception passée ou comme le pro-souvenir une perception future. Elle reproduit une perception qui n’a jamais été vécue, qui ne l’est pas actuellement et ne le sera peut-être jamais : une perception possible. Elle est en ce sens autant une reproduction qu’une production98. En tant que telle, la phantasia ne pose pas son objet comme existence effective : elle ne le pose pas à l’instar du ressouvenir comme existence passée ou à l’instar du pro-souvenir comme existence future. Dans les termes du § 23 des Leçons de 1905,

55dans la simple phantasia n’est donnée aucune position du maintenant reproduit, ni aucun recouvrement de ce même maintenant avec un maintenant passé. Le souvenir au contraire pose ce qui est reproduit et lui donne, en le posant, une situation vis-à-vis du maintenant actuel et de la sphère du champ temporel originaire auquel le souvenir appartient lui-même99.

56La présentification-de-phantasia est une modification reproductive non-positionnelle100 : elle ne pose pas l’existence effective de son objet. Elle ne la nie pas non plus : elle est en ce sens une modification reproductive neutre (du latin ne-uter, ni l’un ni l’autre). Comme Husserl le remarquera par la suite, elle a néanmoins bien un caractère quasi-positionnel : c’est comme si (als ob, qua si) elleposait l’existence de son objet, alors qu’elle ne la pose pas effectivement ; corrélativement, c’est comme si son objet existait, alors qu’il n’existe pas effectivement101.

57Selon ce nouveau modèle, la présentification de phantasia ne consiste plus dans un dédoublement de l’objet en image et chose, mais dans un dédoublement de la conscience102. Présentifier en phantasia un objet signifie en effet reproduire sa perception possible. L’objet est donc rendu présent à travers le dédoublement de la conscience en conscience reproductive (la reproduction d’une perception possible) et conscience reproduite (la perception possible de l’objet). À l’instar du ressouvenir, la présentification de phantasia a ainsi une intentionnalité double : d’une part, elle vise un objet non-présent, d’autre part, elle vise sa perception possible ; ou mieux, elle vise un objet non-présent en visant sa perception possible. Ces deux visées n’ont cependant pas du tout le même statut. Si c’était le cas, on se trouverait en effet confronté à une régression à l’infini : si la visée de phantasia d’un objet impliquait nécessairement une visée objectivante de sa perception possible, cette dernière impliquerait à son tour une visée objectivante de la perception possible de cette perception et ainsi de suite à l’infini. Pour éviter cette régression à l’infini, il faut attribuer aux deux visées un statut différent : seul l’objet est proprement visé dans la phantasia, alors que sa perception possible n’est que co-visée. Dans les termes du texte n° 2c (1905) de Husserliana XXIII,

58(…) en me « phantasmant » la maison, c’est la maison précisément que je représente objectalement, et non mon voir la maison. Je me représente la maison et ne me représente pas que je la vois103.

59La modification reproductive de la perception (dans laquelle consiste la présentification de phantasia d’un objet) ne rend pas thématique cette perception même, mais seulement son objet.

60Ce dédoublement de la conscience (en conscience reproductive et conscience reproduite) et sa double intentionnalité (en tant que visée d’un objet non-présent à travers la co-visée de sa perception possible) impliquent également un dédoublement du moi. Comme Husserl commence à l’expliciter dans le texte n° 2a (1904) de Husserliana XXIII, en effet,

61si je me représente que j’étais assis en face de mon ami Schwarz il s’y trouve « implicitement » que je me représente : j’aurais l’apparition perceptive de l’ami assis face à moi. L’apparition du soi de l’ami, l’être assis en face est lui-même versé au moi-de-phantasia. À l’actuel moi de maintenant est versée l’apparition non pas prise en tant qu’apparition perceptive, mais comprise comme présentification. La même apparition est doublement appréhendée104.

62L’apparition de l’ami est appréhendée d’une part comme présentification : l’ami non-présent est présentifié. Il renvoie ainsi au moi présentifiant actuel : le moi effectivement phantasmant. L’apparition de l’ami est appréhendée d’autre part comme présentation : l’ami fait l’objet d’une perception possible. Il renvoie ainsi à un moi percevant possible, qui n’a jamais existé, n’existe pas et n’existera peut-être jamais : le moi-de-phantasia (Phantasie-Ich), qui est implicitement phantasmé et dont le statut est par conséquent fictif. De même qu’elle consiste dans un dédoublement de la conscience en présentification effective et perception imaginaire, la représentation-de-phantasia consiste dans un dédoublement du moi en moi effectif (présentifiant) et moi-de-phantasia (percevant). Ce dédoublement est bien exprimé par la locution, souvent employée par Husserl, Ich mich hineinphantasiere : « je me transporte en phantasia » ou « je me projette en phantasia ». Contrairement à ce que prête à croire son expression linguistique, il ne doit cependant pas être conçu comme un dédoublement réflexif : lorsque je me transporte en phantasia dans la rencontre d’un ami, seul l’ami est mon objet, alors que le moi-de-phantasia n’est ici qu’implicitement visé.

63On retrouve dans ce dédoublement non-réflexif du moi et de sa conscience intentionnelle le « conflit total » qui caractérisait la représentation-de-phantasia dans Phantasia et conscience d’image. Comme Husserl l’explique dans le texte n° 2a, en effet, « le conflit (Widerstreit) sépare pour ainsi dire moi actuel et “phantasmé“ »105 :

64Le moi-de-phantasia n’est pas le moi actuel, il lui est certes assimilé, mais pas au sens où ses vécus de phantasia pourraient être maintenant actuels. Je peux me « phantasmer » « tel que je suis » dans le pays des Maures, mais entièrement tel que je suis, non. Autrement dit je ne peux pas maintenir mon environnement perceptif. Bien plus il entre en conflit (widerstreitet) avec l’environnement-de-phantasia. Mon champ visuel de maintenant est incompatible avec celui « phantasmé », etc.106

65De même qu’un objet phantasmé entre en conflit avec tout objet perçu, sa perception en phantasia entre en conflit avec toute perception effective : c’est comme si (als ob, qua si) je percevais, alors que je ne perçois pas effectivement ; il s’agit d’une quasi-perception qui ne s’insère pas dans le cours des perceptions effectives et est incompatibles avec elles. De même que la perception d’un objet en phantasia entre en conflit avec toute perception effective d’un objet, le moi-de-phantasia entre en conflit avec le moi effectif : c’est comme si j’étais ce moi, alors que je ne le suis pas effectivement ; il s’agit d’un quasi-moi qui ne s’insère pas dans le temps du moi effectif et est incompatible avec lui.

66Si on retrouve dans le nouveau modèle élaboré par Husserl le conflit total de la représentation-de-phantasia avec la représentation perceptive, on n’y retrouve cependant pas tous les traits caractéristiques apparus lors de la remise en question du modèle de la conscience d’image. En tant que reproduction de la perception possible d’un objet, la représentation-de-phantasia peut certes avoir un remplissement variable : le remplissement de la visée-de-phantasia de Chiron, par exemple, n’est pas fixé une fois pour toutes, mais peut varier quantitativement. De même, l’objet de la représentation-de-phantasia peut varier qualitativement : le centaure, par exemple, pourra être phantasmé comme rouge, puis comme vert, etc. ; avec un corps opulent, puis avec un petit corps, etc. Si la phantasia reproduit une perception possible, cependant, difficilement le centaure phantasmé pourra apparaître comme un « schème vide » aux contours vagues et fluctuants ou dans un « gris vide ». Pareillement, on ne pourra retrouver dans le nouveau modèle husserlien de la représentation-de-phantasia la discontinuité et l’intermittence potentielles qui la caractérisaient. En reproduisant la perception possible d’un objet, la représentation-de-phantasia reproduit en effet aussi la continuité de son écoulement perceptif : en tant que telle, par exemple, elle ne peut passer abruptement de l’apparition de la face avant à celle de la face arrière d’un centaure. De même, en tant que reproduction de la perception possible d’un objet, la représentation-de-phantasia n’est plus intermittente : son objet ne disparaît pas aussitôt apparu pour reparaître ensuite, mais conserve la constance propre à l’objet d’une perception reproduite. En ce sens, le nouveau modèle husserlien de la représentation-de-phantasia permet de rendre compte des phantasiai qui ne présentent pas de différences tranchées avec la perception, mais pas de celles qui varient de manière protéiforme, discontinue et intermittente107.

67Au terme du cours Éléments fondamentaux de la phénoménologie et théorie de la connaissance (1904/05), ainsi que dans le texte n° 2c (1905) de Husserliana XXIII, la représentation-de-phantasia se distingue ainsi de la représentation-d’image par au moins quatre traits : 1. elleprésentifie directement un objet non-présent, au lieu de le présentifier moyennant un objet-image présent ; 2. elleconsiste dans un dédoublement de la conscience intentionnelle en conscience reproductive et en conscience reproduite, au lieu de consister dans un dédoublement de l’objet intentionnel en image et chose ; 3. elle implique intentionnellement une perception possible dont elle est la reproduction, au lieu de présupposer une perception effective qui la fonde ; 4. elle entre en conflit avec toute perception effective, au lieu d’entrer en conflit avec une perception effective sous-jacente. En ce sens, la représentation-de-phantasia se distingue encore de la représentation-d’image par son absence d’ancrage dans une perception effective. Contrairement à l’hypothèse initiale de Husserl, cependant, cette absence d’ancrage ne fait plus de la représentation-de-phantasia une forme privative de représentation-d’image : la représentation-de-phantasia n’est pas désancrée de la perception effective parce qu’elle aurait un caractère-d’image interne, mais parce qu’elle est la reproduction d’une perception possible.

3. La réduction double des représentations-de-phantasia

68Cette transformation de la conception husserlienne de la représentation-de-phantasia va de pair avec une transformation de la réduction phénoménologique de la représentation-de-phantasia. La réduction à l’immanence réelle des vécus-de-phantasia que Husserl met implicitement en œuvre dans les §§ 1-8 de Phantasia et conscience d’image, en effet, ne permet pas encore de rendre manifeste la structure intentionnelle des vécus-de-phantasia que Husserl décrit dans les Leçons pour une phénoménologie de la conscience intime du temps et dans le texte n° 2c de Husserliana XXIII. Cette réduction fait apparaître, certes, les appréhensions-de-phantasia, mais pas encore les appréhensions perceptives possibles dont elles sont les modifications reproductives. Ou encore, elle fait apparaître les phantasmata, mais pas encore les sensations possibles dont ils sont les modifications reproductives. Il en va de même si la réduction à l’immanence réelle des vécus-de-phantasia est complétée par une reconduction à leurs objets intentionnels et devient ainsi une réduction à l’immanence au sens large (réel et intentionnel)108. Dans ce cas, en effet, la réduction fait apparaître aussi les objets phantasmés qui se constituent dans les appréhensions-de-phantasia sur la base des phantasmata, mais pas encore les objets perçus dont ils sont les modifications reproductives. Pour faire apparaître les représentations-de-phantasia comme modifications reproductives de perceptions possibles, pour rendre manifeste en d’autres termes leur double intentionnalité, la réduction à l’immanence (stricto sensu ou lato sensu) des vécus-de-phantasia doit être approfondie comme réduction double (doppelte Reduktion) : elle ne doit plus d’être seulement une réduction « sur » la phantasia, mais doit devenir aussi une réduction « dans » la phantasia.

69Husserl amorce cet approfondissement dans le texte n° 2c (probablement de 1905) de Husserliana XXIII, intitulé justement « Réflexion <et réduction phénoménologique> dans la phantasia ». Il prend ici comme exemple la présentification en phantasia d’une maison : « La maison d’en face (que bien évidemment je ne vois pas maintenant) »109. La maison phantasmée n’est en effet pas « effectivement présente » (wirklich gegenwärtig), mais seulement « quasiment présente » (gleichsam gegenwärtig)110. Corrélativement, je ne vois pas effectivement la maison, mais c’est néanmoins « comme si » (als ob, qua si)111 je la voyais. La présentification de phantasia est en d’autres termes une « quasi-perception » (quasi-Wahrnehmung), sur laquelle peuvent se fonder des « quasi-jugements de perception » (quasi-Wahrnehmungs-Urteilen)112. En passant de la description de la maison quasiment-présente à celle de sa quasi-perception, Husserl remarque qu’il accomplit une « réflexion sur (auf) la phantasia » :

70Alors que j’énonçais tout cela, j’ai bien « phantasmé », et réfléchi sur le « phantasmer » et l’ai comparé avec le percevoir, le strict et authentique percevoir. (…) Je peux réfléchir sur cet acte vivace de la présentification, l’analyser113.

71La réflexion « sur » la phantasia consiste en ce sens dans une perception immanente qui rend possible une double description phénoménologique : d’une part, celle de la « maison non présente » (nichtgegenwärtige Haus), qui flotte (schwebt… vor) à l’esprit du moi phantasmant ; d’autre part, celle de la présentification de phantasia, en tant que « flotter (Vorschweben) du voir, du percevoir ceci et cela de la maison »114.

72Husserl considère dès lors, à côté de la réflexion « sur » la phantasia, une nouvelle forme possible de réflexion :

73Je peux réfléchir « dans (in) la phantasia » et normalement je le fais toujours sans penser du tout au « phantasmer » actuel, de maintenant, à savoir (sans) le faire objet dans une réflexion effective115.

74Contrairement à la réflexion « sur » (auf) la phantasia, la réflexion « dans » (in) la phantasia ne rend pas thématique le vécu actuel de phantasmer de la maison. Elle rend au contraire manifeste la perception (Wahrnehmung) ou la présentation (Gegenwärtigung) de la maison qui a lieu sur le mode du « comme si ». Elle est ainsi censée montrer que « le “phantasmer” s’accomplit comme un appréhender qui est une modification du présenter (en ce sens du percevoir) », ou encore que « le “phantasmer” de la maison se constitue dans des appréhensions qui sont des modifications de perceptions »116.

75Le texte n° 2c ne parvient cependant pas à mettre pleinement au jour la double réduction de la représentation-de-phantasia : il se limite à expliciter la double réflexion « sur » et « dans » la phantasia qui en constitue le premier moment structurel. Bien que Husserl y revienne à plusieurs reprises dans Husserliana XXIII117, ce n’est finalement que dans la deuxième partie du cours Philosophie première (1923/24)118 qu’il parvient à expliciter tous les moments structurels de cette double réduction. C’est donc à travers les leçons 44 et 46 de ce cours que nous examinerons de la manière détaillée la double réduction « sur » et « dans » la phantasia, qui demeurait implicite dans le texte n° 2c de Husserliana XXIII119.

3.1 La réduction « sur » la phantasia

76La réflexion « sur » la phantasia est redéfinie par Husserl dans la leçon 44 de Philosophie première comme une « scission du moi » (Ichspaltung) en un moi réfléchissant et un moi réfléchi :

77À l’instar de tous les autres types d’actes, les actes dans lesquels apparaissent sur le mode du « comme si » des figures phantasmées, des choses, des humains, moi-même comme un moi de quelque manière actif, etc., sont eux aussi à l’origine accomplis naïvement tout en pouvant éventuellement être saisis aussi par le moi réfléchissant, après l’accomplissement des actes ou partiellement au cours de celui-ci, à la suite d’une scission du moi (Ichspaltung), et devenir de diverses façons thème de réflexion120.

78La réflexion « sur » la phantasia consiste plus précisément dans une scission où le moi réfléchi est un moi phantasmant (il phantasme par exemple une maison) et le moi réfléchissant est un moi percevant (il perçoit de façon immanente le moi réfléchi, il devient le spectateur de son acte de phantasmer la maison). La « réflexion » sur la phantasia est en ce sens une perception de soi.

79Dans cette scission réflexive, le moi réfléchissant adhère tout d’abord aux prises de position du moi réfléchi : il procède comme si les objets du moi réfléchi (par exemple la maison) étaient. Le moi réfléchissant peut cependant aussi s’abstenir de prendre part aux quasi-positions des objets du moi réfléchi : il est libre d’accomplir une épochè des quasi-positions du moi réfléchi. Comme Husserl l’explique dans la suite de la leçon 44,

80(…) moi en tant que phénoménologue, je ne feins pas à proprement parler, c’est le moi réfléchi considéré phénoménologiquement qui feint ; je n’accomplis pas cette conscience dans laquelle de tels objets valent pour moi sur le mode du « comme si ». (…) tout comme en ma qualité de spectateur d’un acte réellement effectué je mets entre parenthèses l’être-là (…) de ces objets existants (…), qui dans l’acte ont réellement une telle validité pour moi, je mets maintenant entre parenthèses dans les objets « comme si » le mode du « comme si » et ce qui sous ce mode du « comme si » est posé comme modifié121.

81De même qu’il peut mettre hors circuit les positions d’existence effectives du moi réfléchi et corrélativement l’être de son objet, le moi réfléchissant peut mettre hors circuit les quasi-positions du moi réfléchi phantasmant et, corrélativement, la quasi-existence de son objet. La scission réflexive du moi devient alors plus radicale et prend la forme d’une scission du moi dans les prises de position : elle ne concerne plus simplement un moi réfléchissant et un moi réfléchi, mais plus radicalement un moi réfléchi qui accomplit des quasi-positions et un moi réfléchissant qui s’abstient de les accomplir (ainsi que d’accomplir leur négation).

82Cette épochè phénoménologique n’est possible que dans la mesure où elle ne se confond pas avec la modification de neutralité propre à la présentification de phantasia, mais consiste au contraire dans une nouvelle forme de neutralité122. Comme l’explique le texte n° 20 de Husserliana XXIII,

83ici nous avons donc une double (…) neutralité : 1) D’abord celle appartenant à la phantasia comme phantasia, ou à la conscience neutre en tant que neutre (…). Puis celle 2) appartenant au changement d’attitude par établissement d’un moi positionnel au-dessus du (moi) neutre (…) une épochè relative aux quasi actes que je quasi accomplis (…)123.

84Une fois rappelée cette distinction, sans laquelle l’épochè phénoménologique sur la phantasia n’aurait aucun sens, se pose la question de savoir en quoi consiste son résidu phénoménologique : que nous dévoile-t-elle ?

85Elle nous dévoile ce qu’elle met hors circuit, précisément parce qu’elle le met hors circuit : elle nous réapprend à voir la quasi-position de l’objet de phantasia par le moi phantasmant. En revenant à la leçon 44 de Philosophie première, on peut lire en effet :

86Cette action phantasmante en tant qu’effectuation modifiant la validité pure et simple est elle-même un mode de validité. Même cette effectuation du moi phantasmant tout d’abord de façon naïve doit être mise entre parenthèses, pour obtenir les composantes phénoménologiques pures du vécu de phantasia124.

87L’épochè phénoménologique « sur » la phantasia permet de reconduire aux composantes phénoménologique pures de la représentation-de-phantasia : l’appréhension objectivante de phantasia, le sens objectif qu’elle vise et son remplissement intuitif par les phantasmata. La réduction « sur » la phantasia consiste ainsi à rendre manifeste cette dernière comme acte objectivant et, précisément, comme présentification d’un objet sur le mode du « comme si ».

3.2 La réduction « dans » la phantasia

88De même que la réflexion « sur » la phantasia rend possible une réduction « sur » la phantasia, la réflexion « dans » la phantasia rend à son tour possible une réduction « dans » la phantasia. Husserl le montre dans la leçon 44 de Philosophie première, en prenant comme exemple la phantasia d’un « paysage avec des groupes d’arbres, des hommes, des centaures, des animaux fabuleux engagés dans un combat féroce »125. Tant que le moi phantasme cette scène de combat (dans laquelle il peut se figurer ou ne pas se figurer), il est perdu dans la scène phantasmée : il est sur le mode de l’oubli de soi126. D’une part, il est dans le mode de l’oubli de soi en tant que moi phantasmant et peut se ressaisir – comme nous l’avons montré – à travers la réflexion et la réduction « sur » sa phantasia. D’autre part, il est sur le mode de l’oubli de soi en tant que moi percevant la scène du combat. Comme l’explique Husserl, en effet,

89(…) je suis (…) moi-même d’une certaine manière et nécessairement co-phantasmé (…) parmi ces arbres imaginaires, les uns sont au premier plan, les autres à l’arrière-plan, les uns à ma droite, les autres à me gauche. L’un des centaures arrive au galop, un dragon d’en haut fond sur lui, et ainsi de suite. Tous ces mots : droite, gauche, devant, derrière, d’en haut, etc., sont manifestement des expressions circonstancielles ayant une relation essentielle au moi qui contemple et perçoit, qui porte en soi le point-zéro de l’espace orienté et de toutes ses dimensions d’orientation (…)127.

90Il s’agit du moi percevant implicitement co-phantasmé avec la scène du combat, c’est-à-dire du moi-de-phantasia (Phantasie-Ich) auquel se manifestent perceptivement les centaures.

91Ce dernier peut être ressaisi à travers une réflexion et une réduction « dans » la phantasia. Comme le montre la suite de la leçon 44,

92(…) le moi phantasmant peut à tout moment effectuer un changement d’attitude : il peut alors passer en phantasia du combat de centaures aux modes d’orientation selon lesquels il est donné, à ses modes d’apparaître en général, au moi percevant et à tout son acte et, en tournant son regard réflexif en conséquence vers l’objet de perception sur le mode du « comme si », il s’empare de l’acte perceptif sur le mode du « comme si », qui alors seulement est disponible pour la réflexion thématique128.

93Cette réflexion « dans » la phantasia consiste dans une nouvelle forme de « scission du moi » dans un moi réfléchi qui perçoit et un moi réfléchissant qui phantasme. Le moi réfléchi qui perçoit la scène de centaures n’est pas réel, mais irréel : c’est un moi-de-phantasia (Phantasie-Ich). Le moi réfléchissant qui le phantasme est en revanche réel. La réflexion « dans » la phantasia prend en ce sens la forme d’une phantasia de soi (Selbstphantasie).

94Sur la base de cette phantasia peuvent avoir lieu une épochè et une réduction « dans » la phantasia :

95Il faut remarquer en particulier la manière dont l’épochè phénoménologique, en tant qu’elle est une inhibition de toutes les actions intéressées du moi agissant naïvement, est non seulement opérée sur le moi actuel réel et la conscience de soi qu’a le moi en tant que moi phantasmant, mais l’est aussi à l’intérieur du monde-de-phantasia sur la subjectivité co-phantasmée qui lui correspond et sur sa naïveté ; (…)129.

96L’épochè ne porte plus simplement sur les prises de position opérées par le moi réfléchi réel (qui phantasme), mais aussi sur les prises de position opérées par le moi réfléchi de phantasia (qui perçoit).

97Cette dernière forme d’épochè permet de reconduire le moi réfléchissant à la structure intentionnelle de la perception co-impliquée dans la phantasia de la scène de centaures. En tant que « spectateur impartial et théorique », explique Husserl,

98(…) je découvre justement que l’intentionnalité n’est pas simple, comme si je n’avais (…) que l’acte de phantasmer et en celui-ci la scène de centaures, qui serait le simple objet intentionnel dans le mode du « comme si ». Bien au contraire, je découvre cet objet intentionnel donné à la conscience dans une relation singulièrement médiate, à savoir tout d’abord comme objet intentionnel de ma perception nécessairement co-phantasmée dont je suis le sujet qui en tant que tel appartient lui aussi nécessairement au monde-de-phantasia. En d’autres termes, l’acte « je phantasme une scène de centaures » n’est possible que sous la forme où j’accomplis dans le mode du « comme si » l’acte « je perçois la scène des centaures »130.

99La réduction phénoménologique « dans » la phantasia s’avère ainsi compléter la réduction phénoménologique « sur » la phantasia en rendant manifeste sa double structure intentionnelle : 1) celle de l’acte de phantasmer, en tant que présentification de la scène du combat des centaures ; 2) celle de la perception implicitement co-phantasmée avec la scène de combat, qui n’est pas accomplie par le moi effectif, mais par un moi-de-phantasia.

Conclusion

100La transformation de la conception de la représentation-de-phantasia que Husserl met en œuvre dans le cours Éléments fondamentaux de la phénoménologie et théorie de la connaissance (1904/05) s’avère être ainsi essentiellement liée à une transformation de la réduction phénoménologique de la représentation-de-phantasia. D’une part, elle présuppose une réduction à l’immanence réelle des vécus-de-phantasia : sans elle, en effet, Husserl ne pourrait formuler l’hypothèse de travail selon laquelle la représentation-de-phantasia est une représentation-à-caractère-d’image interne. D’autre part, elle implique que la réduction à l’immanence réelle des vécus-de-phantasia soit approfondie comme réduction double, c’est-à-dire qu’elle soit opérée non seulement « sur » la phantasia, mais également « dans » la phantasia. Sans cet approfondissement, en effet, la réduction phénoménologique ne pourrait rendre manifeste la représentation-de-phantasia comme modification reproductive d’une perception possible. Bien qu’elle soit essentiellement liée à la transformation de la conception husserlienne de la représentation-de-phantasia, la transformation de la réduction phénoménologique de la représentation-de-phantasia ne coïncide cependant pas entièrement avec elle. Seule la réduction à l’immanence réelle des vécus-de-phantasia, en effet, est implicitement à l’œuvre dans le cours de 1904/05. Son approfondissement comme réduction double de la phantasia est au contraire postérieur au cours de 1904/05 : Husserl tente de clarifier après coup dans le texte n° 2c (1905) de Husserliana XXIII et surtout dans les leçons 44 et 46 du cours Philosophie première II (1923/24) la méthode réductive nécessaire au dévoilement de la double intentionnalité de la représentation-de-phantasia.

101De même que la transformation de la conception husserlienne de la représentation-de-phantasia, cette transformation de la réduction phénoménologique de la représentation-de-phantasia appartient à la phénoménologie statique. L’approfondissement de la réduction à l’immanence réelle des vécus-de-phantasia comme réduction double des vécus-de-phantasia n’est en ce sens rien d’ultime. Il ne permet pas encore, par exemple, de rendre compte du phénomène des mondes-de-phantasia et du phénomène du rêve, que pourtant Husserl mentionne dans la leçon 44 de Philosophie première. Dans le premier cas, la réduction double de la phantasia ne parvient pas à rendre compte des implications d’horizon de la représentation-de-phantasia : elle laisse dans l’ombre le fait qu’en percevant un centaure, par exemple, le moi-de-phantasia a aussi conscience du monde-de-phantasia auquel le centaure appartient et, plus radicalement, d’une pluralité non unifiable de mondes-de-phantasia. Dans le deuxième cas, la réduction double de la phantasia ne parvient pas à rendre pleinement compte du phénomène du rêve : si phantasmer signifie rêver endormi, par exemple, toute réflexion « sur » ou « dans » la phantasia devient impossible131. La double réduction « sur » et « dans » la phantasia n’en demeure pas moins un moment nécessaire de la phénoménologie statique de la phantasia : un premier moment sans lequel tout approfondissement génétique serait dénué de sens. La phénoménologie génétique doit analyser en effet la genèse de la représentation-de-phantasia, dont la double intentionnalité est rendue manifeste par la réduction double de la phantasia.

Notes

1  Ce choix thématique n’implique encore aucune décision interprétative : la plupart des interprètes reconnaissent en effet que la phantasia prend dans la phénoménologie statique de Husserl la forme d’un acte objectivant. M. Richir - l’interprète qui a sans doute le plus insisté sur l’irréductibilité de la phantasia à toute forme d’objectivation - distingue lui-même dans Phénoménologie en esquisses, Grenoble, Millon, 2000, pp. 109 et sq. deux formes de phantasia : 1) la « phantasia primaire », qui est non-objectivante et relève de la phénoménologie génétique (dont nous ne nous occuperons pas dans cet article) ; 2) la « phantasia secondaire », qui est un acte objectivant et relève de la phénoménologie statique (qui est notre thème). Loin d’être subrepticement dictée par une interprétation de la phénoménologie husserlienne de la phantasia, notre choix thématique est motivé par une exigence d’ordre méthodologique : celle de clarifier préalablement la structure de la représentation-de-phantasia avant de s’interroger sur sa genèse.

2 Il s’agit du cours tenu par Husserl à l’Université de Göttingen pendant le semestre d’hiver 1904/05. Il s’articule en quatre parties consacrées respectivement I. à la perception, II. à l’attention, III. au rapport entre phantasia et conscience d’image et IV. à la conscience intime du temps. En ce qui concerne les deux premières parties du cours, cf. E. Husserl, Wahrnehmung und Aufmerksamkeit. Texte aus dem Nachlass (1893-1912), T. Vongehr et R. Giuliani (eds.), Dordrecht, Springer, 2004 (Husserliana-Gesammelte Werke XXXVIII, cité dorénavant Hua XXXVIII), n° 1, pp. 3-123. En ce qui concerne la troisième partie du cours, cf. E. Husserl, Phantasie, Bildbewußtsein, Erinnerung, Dordrecht/Boston/London, Kluwer Academic Publishers (Husserliana-Gesammelte Werke XXIII, cité dorénavant Hua XXIII), 1980, n° 1, pp. 1-108 ; tr. fr. de R. Kassis et J.-F. Pestureau, Phantasia, conscience d’image, souvenir, Grenoble, Millon, 2002, pp. 49-134. En ce qui concerne la quatrième partie du cours, cf. E. Husserl, Zur Phänomenologie des inneren Zeitbewußtseins (1893-1917), R. Bohem (ed.), Den Haag, M. Nijhoff, 1966 (Husserliana-Gesammelte Werke X, cité dorénavant Hua X), pp. 3-98 ; tr. fr. de H. Dussort, Leçons pour une phénoménologie de la conscience intime du temps, Paris, PUF, 1964, pp. 3-94.

3  Sur la transformation de la conception husserlienne de la représentation-de-phantasia, cf. par exemple J. English, « Husserl en 1904 ou Protée et les deux centaures », in Recherches husserliennes vol. 6 (1996), pp. 25-90 ; M. Richir, Phénoménologie en esquisses, Grenoble, Millon, 2000, pp. 59-182 ; R. Bernet, Conscience et existence, Paris, PUF, 2004, pp. 75-142 ; S. Dubosson, L’imagination légitimée, Paris, L’Harmattan, 2004 ; A. Schnell, Husserl et les fondements de la phénoménologie constructive, Grenoble, Millon, 2007, pp. 63-81. Conformément à notre choix thématique, nous considérerons ces interprétations en faisant abstraction de ce qui en elles ne relève pas de l’analyse statique de la représentation-de-phantasia. Nous n’aborderons donc ni la « conscience intime reproductive » (Bernet) ni la « phantasia primaire » (Richir) qui sont censées rendre différemment compte de sa genèse.

4 Le seul interprète à l’avoir abordée de manière détaillée est à notre connaissance M. Richir dans Phénoménologie en esquisses, op. cit., pp. 112-134.

5 Cf. Hua X, p. 237 ; tr. fr. de J.-F. Pestureau, Sur la phénoménologie de la conscience intime du temps, Grenoble, Millon, 2003, p. 138 : « Note d’ordre historique : dans les manuscrits de Seefeld – 1905 – je trouve déjà le concept et l’usage correct de la “réduction phénoménologique” ». Cf. aussi D. Cairns, Conversations with Husserl and Fink, Den Haag, M. Nijhoff, 1976 (Phaenomenologica 66, cité dorénavant Phaen 66), p. 38 ; tr. fr. de J. M. Mouillie, Conversations avec Husserl et Fink, Grenoble, Millon, 1997, p. 125 : « Husserl déclara qu’à l’époque des leçons sur le temps de 1905, il n’avait pas encore découvert la réduction phénoménologique mais que ce sont ces leçons qui l’ont poussé à la penser. La réduction phénoménologique apparut pour la première fois dans un écrit, sous une forme primitive, l’été qui suivit, à Seefeld ».

6  E. Husserl, Die Idee der Phänomenologie, Fünf Vorlesungen, W. Biemel (ed.), Den Haag, M. Nijhoff, 1950 (Husserliana-Gesammelte Werke II, cité dorénavant Hua II) ; tr. fr. de A. Lowit, L’idée de la phénoménologie. Cinq leçons, Paris, PUF, 1970. Cf. aussi E. Fink, Studien zur Phänomenologie (1930-39), Den Haag, M. Nijhoff, 1966 (Phaenomenologica 21, cité dorénavant Phaen 21) ; tr. fr. de D. Franck, De la phénoménologie, Paris, Minuit, 1974, p. 95 : « Le premier exposé manuscrit de la réduction phénoménologique date de 1905. Deux ans plus tard, Husserl la présentait dans ses cours de Göttingen ».

7 Hua II, p. 44 ; tr. fr. p. 68. 

8 Hua II, p. 49 ; tr. fr. p. 75.

9 Hua II, p. 50 ; tr. fr. p. 75.

10  Husserl reviendra par la suite sur cette caractérisation de la perception immanente : il cessera de la considérer comme source d’évidence adéquate et ne lui attribuera plus qu’une évidence apodictique (c’est-à-dire indubitable).

11 Hua II, p. 39 ; tr. fr. p. 65. Cf. aussi Hua II, p. 43 ; tr. fr. p. 67.

12  Cf. Hua II, p. 39 ; tr. fr. p. 65 : « L’existence de toutes ces transcendances, que j’y croie ou non, ne me concerne ici en rien, ici il n’y a pas lieu de porter un jugement là-dessus, cela reste entièrement hors-jeu ». Cf. aussi Hua II, p. 5 ; tr. fr. p. 106 : « Ce qui est transcendant (…) je n’ai pas le droit d’en faire usage (…) ». 

13 Cf. Hua II, p. 46 ; tr. fr. p. 71 : « (…) ce rapport à l’objet transcendant, même si je mets l’être de ce dernier, <quant à sa validité> en question, est pourtant quelque chose qui peut être saisi dans le phénomène pur. Le se-rapporter-à-l’objet-transcendant, viser cet objet de telle ou telle manière, est manifestement un caractère interne du phénomène ». 

14 Hua II, p. 60 ; tr. fr. p. 86 (traduction de A. Lowit modifiée). Cf. aussi Hua II, p. 5 ; tr. fr. p. 106.

15 Cf. Hua II, p. 47 ; tr. fr. p. 72. 

16 Hua II, p. 9 ; tr. fr. p. 110 : « (…) l’immanence (…) réelle n’est qu’un cas spécial du concept plus large d’immanence en général » (traduction de A. Lowit modifiée). Cf. aussi Hua II, pp. 60-61 ; tr. fr. p. 86.

17 Cf. Hua II, p. 11 ; tr. fr. p. 112 : « (…) dans le vécu d’un son par exemple, même après la réduction phénoménologique, s’opposent l’apparaître et ce qui apparaît, et s’opposent au sein (…) de l’immanence authentique (…) ». 

18 Cf. Hua XXIII, pp. 2-3 ; tr. fr. 50 : « En tant que faculté (Vermögen), la phantasia demeure en dehors du cadre de nos intérêts. Il en sera de même pour l’activité de phantasia (Phantasietätigkeit), aussi longtemps que nous la considérerons comme un processus causal qui a lieu dans l’objectivité psychique, comme une activité au sens étroit du terme, comme une action psychique, et naturellement cela vaut aussi pour le résultat de l’acte, pour l’ouvrage (Werke) de la phantasia en tant que tel. (…) Le talent (Anlage), la faculté ou cet ensemble, que cela soit des dispositions originelles ou acquises, cela n’a rien de phénoménologique. (…) Le terme disposition (Disposition) (…) est un concept de méthode important en psychologie, mais qui ne nous concerne en rien ».

19 Hua XXIII, p. 2 ; tr. fr. 50.

20 Cf. Hua XXIII, pp. 2-3 ; tr. fr. 50 : « Ce qui nous intéresse, ce sont les data phénoménologiques (…). La sphère phénoménologique est celle de ce qui est véritablement donné, de ce qui s’offre adéquatement (…) ».

21 Cf. Hua XXIII, p. 3 ; tr. fr. 50 : « Au contraire, le vécu-de-phantasia (…) est un datum phénoménologique ».

22 Cf. Hua XXIII, pp. 2-3 ; tr. fr. p. 50 : « (…) les vécus dans lesquels un artiste voit ses configurations-de-phantasia (Phantasiegestalten), ce voir proprement intérieur même, ou ce se-procurer l’intuition de centaures, de figures héroïques, de paysages, etc. (…) ».

23  Les mêmes exemples que Husserl mentionne ici au sujet de la création artistique, sont réutilisés dans la Hua XXIII au sujet de la réception d’une œuvre d’art. Pour l’exemple du centaure, cf. Hua XXIII, pp. 11, 49, 148, 181, 183, 237, 319-320, 394, 399, 505, 510, 523, 529-530, 535, 549, 567-568, 569, 586. Pour l’exemple des figures héroïques, cf. Hua XXIII, pp. 207, 449, 515. Pour l’exemple des paysages, cf. Hua XXIII, pp. 15, 363, 412, 558, 586.

24 Cf. Hua XXIII, p. 4 ; tr. fr. p. 51 : « L’historien aussi exerce la phantasia productrice, celle qui compose arbitrairement, mais il ne fabrique pas des fictions. Il cherche, en se basant sur des données assurées, à établir une intuition cohérente de personnalités, de destinées, d’époques, par le truchement de la phantasia formatrice (…) ».

25 Hua XXIII, p. 2 ; tr. fr. p. 50.

26 Hua XXIII, p. 4 ; tr. fr. pp. 50-51 : « Ces objectivités elles-mêmes, par exemple les centaures qui apparaissent, (…) ne sont rien de phénoménologique. Néanmoins nous les prenons en considération d’une certaine façon, pour autant que le vécu objectivant, en l’occurrence le vécu-de-phantasia, offre la propriété immanente de porter à l’apparition cet objet apparaissant sous tel et tel aspect, et de <le mener à apparaître> en tant que ceci-là ».

27 Hua XXIII, p. 5 ; tr. fr. p. 52. Cf. aussi Hua XXIII, p. 3 ; tr. fr. p. 53.

28  L’inclusion de l’objet intentionnel dans la sphère immanente ne sera pleinement accomplie qu’avec les cinq leçons de 1907.Cf. à ce sujet F. Dastur, « Réduction et intersubjectivité », in La phénoménologie en questions, Paris, Vrin, 2004, en particulier pp. 86-92.

29 On retrouve au début de la première partie du cours de 1904/05 (cf. Hua XXXVIII, pp. 8 et sq.) la même démarche du § 1 de Phantasia et conscience d’image, transposée à la phénoménologie de la perception : le point de départ de Husserl est constitué par le concept vague de perception issu de la langue courante ; Husserl exclut toute les théories (psychologiques et philosophiques) de la perception qui ne reposent pas sur l’intuition phénoménologique ; il reconduit ainsi à l’immanence réelle ces vécus perceptifs.

30 Hua XXIII, p. 10 ; tr. fr. 56.

31 Hua XXIII, p. 16 ; tr. fr. pp. 61-62 : « Dans la phantasia, l’objet apparaît bien sûr lui-même dans la mesure où il est précisément ce qui apparaît là, mais il n’apparaît pas comme présent, il n’est que présentifié, c’est quasiment comme s’il était là, mais seulement quasiment, il nous apparaît en image. Les latins disent imaginatio. La représentation-de-phantasia semble solliciter ou présupposer pour elle-même un nouveau caractère d’appréhension : elle est une mise en image (Verbildlichung) ». 

32 Cf. E. Husserl, Ausätze und Rezensionen, 1890-1910, Den Haag, M. Nijhoff, 1979 (Husserliana-Gesammelte Werke XXII, cité dorénavant Hua XXII), pp. 303-348 ; tr. fr. partielle de J. English, Sur les objets intentionnels, 1893-1901, Paris, Vrin, 1993, pp. 279-326.

33  On ne se référera aux thèses de Twardowski que d’un point de vue interne à la phénoménologie husserlienne et avec un intérêt exclusif pour une forme spécifique de représentation sans objet : la représentation-de-phantasia.

34 Ce n’était pas le cas au temps de Husserl, qui – pour employer le Château de Berlin comme exemple de « représentation sans objet » - devait imaginer une situation contrefactuelle : cf. Hua XXII, pp. 305-306 ; tr. fr. pp. 282-283. C’est malheureusement devenu le cas après la deuxième guerre mondiale, pendant laquelle ce château fut détruit. Sa reconstruction est actuellement en cours.

35  Hua XXII, pp. 305-306 ; tr. fr. pp. 282-283 : « C’est le même Berlin que celui que je me représente qui existe aussi, et c’est le même qui n’existerait pas si un châtiment éclatait comme à Sodome et Gomorrhe. C’est le même centaure Chiron que celui dont je parle à présent et que par là je me représente, qui n’existe pas ». Cf. aussi Hua XXII, p. 308 ; tr. fr. p. 285 : « (…) je vois ici, à nouveau, le faux dédoublement (die falsche Verdoppelung) qui fut fatal aussi à la théorie des images : l’objet immanent (…) ne peut pas être un autre objet que l’objet vrai, partout où, à la représentation, il correspond une vérité » et Hua XIX/1, pp. 424-425 ; tr. fr. p. 231 : « L’objet intentionnel de la représentation est LE MÊME que son objet véritable (wirklicher) éventuellement extérieur et il est absurde d’établir une distinction entre les deux. L’objet transcendant ne serait, en aucune façon, l’objet de cette représentation s’il n’était pas son objet intentionnel ».

36  Hua XXII, pp. 309-310 ; tr. fr. pp. 286-288 : « Si l’objet “immanent“ de la représentation (c’est ainsi qu’on dit carrément, au lieu d’objet “intentionnel“) est immanent au sens propre, alors son existence est aussi authentique et honorable que celle de la représentation elle-même (…) Puisque les représentations existent effectivement, l’existence de n’importe quelle absurdité devrait être aussi admise pleinement et entièrement (…) ».

37 Cf. J. English, « Husserl en 1904 ou Protée et les deux centaures », in Recherches husserliennes, vol. 6 (1996), pp. 25-90, L. van Eynde, « Husserl et le rôle de l’imagination dans la complexification du système de l’intentionnalité et du champ phénoménal », in Recherches husserliennes vol. 11 (1999), pp. 93-123 et S. Dubosson, L’imagination légitimée, op. cit., pp. 24-78.

38 Hua XXIII, p. 18 ; tr. fr. p. 63. Husserl avait déjà reformulé l’idée de dédoublement dans l’étude Phantasia et représentation en image (1898), dont Phantasia et conscience d’image (1904/05) est la réélaboration : cf. Hua XXIII, p. 109 ; tr. fr. p. 134. Comme le montrent les critiques que Husserl adresse encore à l’idée de dédoublement dans l’appendice aux §§ 11 et 20 de la Cinquième recherche logique, ce n’est cependant qu’avec Phantasia et conscience d’image (1904/05) que Husserl parvient pleinement à la réintégrer dans sa phénoménologie.

39 Hua XXIII, p. 16 ; tr. fr. p. 62.

40  On se limitera ici à examiner la représentation d’image courante, en faisant abstraction de la conscience à caractère d’image en fonction esthétique et en fonction symbolique.

41  Husserl indique la « représentation-d’image » (Bildvorstellung) aussi comme « représentation-à-caractère-d’image » (Bildlichkeitsvorstellung), comme « représentetion-en-image » (bildliche Vorstellung) et comme « représentation-au-moyen-d’une-image » (Vorstellung mittels eines Bildes) : cf. par exemple Hua XXIII, pp. 29, 82 ; tr. fr. pp. 71, 114.

42 Cf. Hua XXIII, pp. 19-20, 109-110 et 49 ; tr. fr. pp. 63-64, 134-136 et 87.

43 Hua XXIII, pp. 19-20, 30 ; tr. fr. pp. 63-64, 72.

44  Pour une exposition plus détaillée, cf. R. Bernet, Conscience et existence, op. cit., pp. 84-92 ; M. Richir, Phénoménologie en esquisses, op. cit., pp. 61-72 ; S. Dubosson, L’imagination légitimée, op. cit., pp. 87-102.

45 Hua XXIII, pp. 19 ; tr. fr. p. 64.

46 Hua XXIII, p. 19, 109 ; tr. fr. p. 63, 135.

47 Hua XXIII, pp. 20, 110 ; tr. fr. p. 64 (tr. fr. de R. Kassis et J.-F. Pestureau modifiée), 135.

48 Hua XXIII, p. 19 ; tr. fr. p. 63 (tr. fr. de R. Kassis et J.-F. Pestureau modifiée). Cf. aussi Hua XXIII, p. 109, tr. fr. p. 135.

49 Cf. Hua XXIII, pp. 21, 29, 132 ; tr. fr. pp. 65, 71, 156. Cf. aussi Hua XXIII, pp. 21, 123 ; tr. fr. pp. 65, 148 (traduction de R. Kassis et J.-F. Pestureau modifiée), où Husserl qualifie la chose-image comme « ce qui suscite » (Erreger) l’objet-image.

50 Hua XXIII, pp. 19, 109 ; tr. fr. pp. 64, 135 (traduction de R. Kassis et J.-F. Pestureau modifiée). N.B. : en tant que chose-apparente (Scheinding), l’objet-image se distingue de toute apparence sensible (Sinnenschein). Cf. à ce propos R. Bernet, Conscience et existence, op. cit., p. 84.

51 Hua XXIII, p. 28, 31 ; tr. fr. pp. 71, 73 et Hua XXIII, p. 47 ; tr. fr. p. 86.

52 Cf. par exemple, Hua XXIII, p. 45 ; tr. fr. p. 85.

53 Cf. Hua XXIII, p. 19 ; tr. fr. pp. 64 : « La photographie en tant que chose est un objet effectivement réel et est admis comme tel dans la perception (Wahrnehmung) ». Cf. aussi Hua XXIII, p. 82 ; tr. fr. p. 114 : « Dans le cas d’une image physique, l’objet apparaissant se constitue dans une perception (Wahrnehmung) ».

54 Cf. par exemple, Hua XXIII, p. 47 ; tr. fr. pp. 85-86.

55 Hua XXIII, p. 47 ; fr. p. 85.

56 Hua XXIII, p. 47 ; tr. fr. p. 86.

57 Hua XXIII, p. 54 ; tr. fr. p. 92 : « (…) dans le cas physique, l’“image“, c’est-à-dire l’objet-image, est un fictum, un objet de perception, mais un objet apparent (Scheinobjekt) ». Cf. aussi Hua XXIII, p. 48 ; tr. fr. p. 87.

58 Cf. par exemple, Hua XXIII, p. 71 ; tr. fr. p. 105.

59 Hua XXIII, p. 31 ; tr. fr. p. 73.

60 Hua XXIII, p. 32 ; tr. fr. p. 73.

61 Hua XXIII, pp. 44-45 ; tr. fr. p. 84 : « L’objet-image et l’image physique n’ont bien sûr pas de contenus d’appréhension séparés et différents, mais identiquement les mêmes. Les mêmes sensations visuelles sont dotées de sens en tant que points et lignes sur le papier et sont dotées de sens en tant que forme plastique apparaissante. (…). Et dans l’identité du soubassement de sensation, les deux appréhensions ne peuvent cependant se trouver à la fois, elles ne peuvent pas faire ressortir deux apparitions simultanément ».

62 Hua XXIII, pp. 45-46 ; tr. fr. p. 85. Pour une analyse plus approfondie du conflit entre l’appréhension de l’objet-image et celle de la chose-image, cf. S. Dubosson, L’imagination légitimée, op. cit., pp. 104-110.

63 Cf. Hua XXIII, p. 50 ; tr. fr. p. 88 : « L’image (exprimé plus précisément : l’objet-image) amène en <soi>-même le sujet à la représentation intuitive, et cela dans une plus ou moins grande mesure, d’après un plus ou moins grand nombre de moments mettant en image (verbildlichenden Momente). En l’occurrence, une curieuse différence se fait jour quant aux différents moments à partir desquels l’apparition d’image s’édifie. À savoir que les uns sont les propres porteurs (Träger) de la conscience de représentation interne, et que les autres n’ont pas cette fonction ».

64 Cf. l’exemple husserlien du musée de cires, in Hua XXIII, pp. 40-41 ; tr. fr. p. 81.

65 Hua XXIII, p. 41 ; tr. fr. p. 81.

66 Cf. Hua XXIII, p. 109 ; tr. fr. p. 134 : « (…) les représentations-de-phantasia (…) se le présentifient <leur objet> en images-de-phantasia comme les représentations d’images courantes les font en image-physique ». Cf. aussi Hua XXIII, p. 16 ; tr. fr. p. 61.

67 Cf. Hua XXIII, p. 112 ; tr. fr. p. 138. Cf. aussi Hua XXIII, p. 24 ; tr. fr. p. 68.

68 Hua XXIII, p. 116 ; tr. fr. p. 141. Cf. aussi Hua XXIII, p. 24 ; tr. fr. pp. 67-68.

69 Cf. Hua XXIII, p. 21 ; tr. fr. p. 65 : « (…) là est présupposé un objet physique qui a pour fonction d’éveiller une “image spirituelle“ ; dans la représentation-de-phantasia au sens courant du terme l’image spirituelle est là sans être liée à un tel agent (Erreger) physique (…) ».

70 Cf. S. Dubosson, L’imagination légitimée, op. cit., p. 162.

71 Cf. Hua XXIII, p. 49 ; tr. fr. p. 87.

72 Hua XXIII, p. 60 ; tr. fr. pp. 96-97.

73 Hua XXIII, p. 59 ; tr. fr. pp. 95-96.

74 Cf. Hua XXIII, pp. 60-63 ; tr. fr. pp. 97-98. Cf. aussi Hua XXIII, pp. 134-135 ; tr. fr. p. 158. 

75 Cf. Hua XXIII, p. 65 ; tr. fr. p. 100.

76 Hua XXIII, p. 62 ; tr. fr. p. 98.

77 Hua XXIII, p. 59 ; tr. fr. p. 96. 

78 Hua XXIII, p. 65 ; tr. fr. p. 100. 

79 Cf. Hua XXIII, p. 148 ; tr. fr. p. 171 : « Ce n’est pas un objet-image ferme qui représente la chose, mais des apparitions fuyantes et multiples, donnant des objets-image changeants, fluctuants qui portent la conscience de caractère d’image ». En suivant cette hypothèse, on pourrait rapprocher l’image-de-phantasia de l’image cinématographique et la considérer comme une sorte d’image cinématographique interne.

80 Cf. Hua XXIII, p. 55 ; tr. fr. p. 92 : « Se constitue-t-il effectivement dans la phantasia un objet-image au travers duquel un sujet-image est intuitionné ? Je dois avouer à cet égard que j’ai toujours été saisi d’un sérieux doute ». Cf. aussi Hua XXIII, pp. 49, 70 ; tr. fr. pp. 87-88, 104.

81 Hua XXIII, p. 49 ; tr. fr. p. 87.

82 Hua XXIII, p. 49 ; tr. fr. p. 87.

83 Hua XXIII, pp. 54-55 ; tr. fr. p. 92. Cf. aussi Hua XXIII, p. 152 ; tr. fr. p. 174 : « (…) un conflit au vrai sens [du mot] n’est pas là présent (…) ». 

84 Cf. Hua XXIII, p. 55-56 ; tr. fr. p. 93.

85 Hua XXIII, p. 67 ; tr. fr. p. 102.

86 Cf. A. Schnell, Husserl et les fondements de la phénoménologie constructive, op. cit., p. 68, dont nous réinscrivons la thèse dans une perspective statique.

87  Le conflit n’a en revanche pas lieu si l’on considère les sensations et les phantasmata relatifs à des sens différents : cf. Hua XXIII, p. 76 ; tr. fr. p. 109.

88 Hua XXIII, p. 74 ; tr. fr. p. 108.

89 Cf. Hua XXIII, p. 75 ; tr. fr. p. 109.

90 Hua XXIII, pp. 75 ; tr. fr. p. 109 (tr. fr. de R. Kassis et J.-F. Pestureau modifiée).

91 Cf. Hua XXIII, p. 76 ; tr. fr. p. 109.

92 Cf. Hua XXIII, p. 76 ; tr. fr. p. 109 : « La perception (…) constitue l’apparition du présent actuel. Ce qui est en conflit avec elle n’est pas présent ; l’objet-de-phantasia est impossible comme unité de coexistence avec le présent, non pas simplement objectivement impossible, mais aussi phénoménologiquement en tant qu’il est caractérisé comme irréconciliable avec lui. L’apparaissant en phantasia est donc non-présent ».

93  Dans le § 39 de Phantasia et conscience d’image, Husserl attribue aussi aux phantasmata un statut non-présent. Comme il le remarque lui-même, cependant, cette thèse ne relève pas de la perception immanente et a fortiori de la réduction à l’immanence réelle. Nous ne pourrons donc pas la discuter dans le cadre de cet article.

94 Hua XXIII, pp. 79-80 ; tr. fr. pp. 111-112.

95 Cf. Hua XXIII, p. 90 ; tr. fr. p. 119 : « (…) si nous nous présentifions dans la phantasia un objet, un processus, bref n’importe quel objectal en général, il se figure dans une apparition déterminée qui correspond exactement à une apparition déterminée d’une perception possible ». Cf. aussi Hua XXIII, p. 106 ; tr. fr. pp. 132 : « (…) mise en jeu de la représentation comme caractère modifiant et de la présentation comme le non modifié correspondant… ». Phantasia et conscience d’image ébauche également une autre réponse : l’idée selon laquelle la phantasia serait originairement différente de la perception et les phantasmata originairement différents des sensations. Dans la mesure où elle ne relève pas de la perception immanente et a fortiori de la réduction à l’immanence réelle, nous n’en traiterons cependant pas dans cet article.

96 Hua X, p. 101 ; tr. fr. p. 132.

97 Hua X, p. 45 ; tr. fr. p. 62.

98 Cf. à ce sujet R. Bernet, Conscience et existence, Paris, PUF, 2004, p. 115 : « (…) la perception modifiée est librement produite par la processus même de sa modification imaginative (…) ».

99 Hua X, p. 51 ; tr. fr. pp. 69-70.

100 Hua X, p. 59 ; tr. fr. p. 78.

101 Cf. par exemple Hua XXIII, pp. 464-465 ; tr. fr. p. 443 : « Je “phantasme“ un monde, un pays de centaures : le défaut de position est quasi-position, position modifiée. (…) il faut toujours s’aviser que la modification d’imagination, la non position signifie autant que quasi-position ».

102 Cf. R. Bernet, Conscience et existence, op. cit., p. 78 et sq.

103 Hua XXIII, p. 186 ; tr. fr. p. 205.

104 Hua XXIII, p. 174 ; tr. fr. p. 196.

105 Hua XXIII, p. 173 (note 1) ; tr. fr. p. 195 (note 301). N. B. : Tout en présentant la représentation-de-phantasia comme modification reproductive, le texte n° 2 de Husserliana XXIII conserve encore des traits du modèle de la représentation-d’image interne. Dans la mesure où ils ne seront pas maintenus successivement par Husserl (cf. par exemple Hua VIII, pp. 112-114 ; tr. fr. pp. 158-160), nous n’en tiendrons cependant pas compte dans notre analyse.

106 Hua XXIII, p. 172 ; tr. fr. p. 195. Cf. aussi Hua XXIII, p. 175 ; tr. fr. pp. 196-197.

107  De là la question de savoir si ces phantasiai protéiformes, discontinues et intermittentes ne relèvent pas d’une nouvelle forme de phantasia, qui ne serait plus objectivante (cf. à ce sujet M. Richir, Phénoménologie en esquisses, op. cit.). Nous ne pourrons cependant aborder cette question dans le cadre de cet article.

108  Pour la distinction de ces deux formes de réduction à l’immanence, cf. le § 1 de cet article.

109 Hua XXIII, p. 184 ; tr. fr. p. 204.

110 ibid.

111 ibid.

112 Hua XXIII, pp. 184-185 ; tr. fr. p. 204.

113 Hua XXIII, p. 185 ; tr. fr. p. 204.

114 Hua XXIII, p. 185, tr. fr. p. 204.

115 Hua XXIII, p. 185, tr. fr. p. 205.

116 Hua XXIII, p. 186, tr. fr. p. 205.

117 Cf. les appendices XXI (1909) et XXIII (1910), ainsi que dans les textes n° 15d (1912) et 20 (1921/24) de Hua XXIII.

118  Cf. aussi Hua XXV, Phénoménologie et théorie de la connaissance (1926), § 24.

119  Cf. par exemple, Hua XXIII, p. 187 ; tr. fr. p. 206 : « (…) comme je peux réfléchir dans la phantasia, je peux aussi effectuer la réduction phénoménologique dans la phantasia (…) ».

120 Hua VIII, p. 114 ; tr. fr. pp. 160-161 (tr. de A. Kelkel modifiée). Pour la réflexion en général, cf. aussi Hua VII, p. 262, tr. fr. p. 332.

121 Hua VIII, p. 114, tr. fr. p. 161 (tr. fr. de A. Kelkel modifiée).

122  De même, il faut distinguer le « flottement » (Schweben) propre à la présentification de phantasia du flottement propre à l’épochè phénoménologique (cf. Hua VIII, p. 476). La reconnaissance de cette distinction entre deux formes de neutralité et de flottement (Schweben) n’empêche pas de questionner leur rapport : elle en est au contraire une pré-condition.

123 Hua XXIII, p. 573 ; tr. fr. pp. 536-537.

124 Hua VIII, p. 115, tr. fr. p. 162 (tr. fr. de A. Kelkel modifiée)

125 Hua VIII, p. 115 ; tr. fr. p. 163.

126 Hua VIII, p. 117, tr. fr. p. 164.

127 Hua VIII, p. 116, tr. fr. p. 163.

128 Hua VIII, p. 117 ; tr. fr. p. 165 (tr. fr. de A. Kelkel modifiée). Cf. aussi Hua VII, p. 264 ; tr. fr. p. 335.

129 Hua VIII, p. 118 ; tr. fr. p. 166 (tr. fr. de A. Kelkel modifiée).

130 Hua VIII, p. 116 ; tr. fr. p. 164.

131 Cf. M. Richir, Phénoménologie en esquisses, op. cit., pp. 121-122 : « (…) le moi phénoménologisant doit être un moi éveillé, hors du rêve, pour regarder ce qui se passe dans le rêve. On comprend déjà que c’est impossible s’il s’agit du rêve fait pendant le sommeil, lequel rêve est tout au plus l’objet d’une remémoration, et par surcroît dans des souvenirs très infidèles, souvent “complétés“ par des images imaginaires. (…) Pour le dire brutalement : je ne puis à la fois ou en même temps rêver et être eveillé ».

To cite this article

Stéphane Finetti, «La transformation de la conception husserlienne de la représentation-de-phantasia à la lumière de la méthode réductive», Phantasia [En ligne], Volume 1 - 2015, URL : http://popups.ulg.ac.be/0774-7136/index.php?id=364.

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